Je voudrais ici défendre l'idée que le libéralisme a été - et demeure encore aujourd’hui - un vecteur de sécularisation de la civilisation occidentale.
Le libéralisme : cause de la sécularisation
Cette idée éveillera le scepticisme chez certains, qui rappelleront que les États-Unis sont le pays le plus libéral du monde et aussi, en même temps, un des plus religieux et des plus fervents qui soient. L'objection est de taille. Elle pourrait nous inciter à chercher les causes de la sécularisation du côté des fondements philosophiques de la pensée moderne ou de l'évolution matérielle de la civilisation, ou encore dans la dissolution des mœurs qui a suivit la révolution sexuelle des années soixante Les philosophies de la modernité, les mutations de la culture matérielle et l'évolution des mœurs ont évidemment à voir avec les bouleversements que subit le christianisme et régime de modernité.
Mais en même temps, c'est au libéralisme en tant que philosophie morale, en tant qu'idéologie politique qu'on doit d'avoir des institutions qui incarnent et promeuvent l'esprit moderne de tendance rationaliste, un développement de la culture matérielle qui malmène le mode de vie traditionnel auquel le christianisme a été étroitement lié, et une libération des mœurs portée par la revendication d'une vie sexuelle débarrassée des tabous et présentée en modèle par l'industrie du divertissement de masse. Je crois donc que c'est vers le libéralisme qu'il faut tourner notre regard si on veut comprendre pourquoi l'Occident chrétien est aujourd'hui autant marqué par la sécularisation des comportements, des attitudes et des sentiments de l'homme.
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| John Locke, grand théoricien du libéralisme |
En effet, en tant qu'idéologie politique, le libéralisme a permis à la pensée moderne d'agir à travers des institutions et d'introduire de nouveaux comportements sociaux, comme la liberté de parole, la liberté d'association ou le suffrage universel. En outre, c'est en raison du pragmatisme libéral, caractérisé par la recherche de l'efficacité, que la culture matérielle a évolué vers une société d'abondance qui rend moins aigu le drame de la condition humaine, et donc moins urgent le secours de la divinité. C'est enfin au nom d'une liberté affranchie de la morale chrétienne que la révolution des mœurs s'est produite, ouvrant ainsi la voie à l'essor de la culture contraceptive, au divorce, à l'avortement, puis plus tard à la fécondation in vitro, à l'eugénisme, à l'union libre et aux unions homosexuelles.
Le libéraux classiques, diront les connaisseurs en histoire, n'auraient pas forcément été heureux ni d'accord avec toutes ces nouveautés. Qui plus est, les libéraux de l'âge classique étaient très conscients de ne pas pouvoir remplacer la religion par une doctrine politique. Une part importante d'entre eux était déiste, partisan de la loi et de la religion naturelle, et les autres qui étaient chrétiens n'avaient pas de mal à reconnaître combien la civilisation était redevable au christianisme des bienfaits apportés aux hommes par sa morale et sa spiritualité. Il ne serait jamais venu à l'esprit des pères du libéralisme d'effacer toutes présence du christianisme en société. Son utilité sociale était trop évidente.
La dissolution du christianisme n'était pas au programme des libéraux, mais c'est pourtant que ce qui s'est produit et ce qui continue de se produire de nos jours dans maints pays où domine la culture politique libérale. En tant que systèmes explicatifs globaux, les idéologies, libéralisme en tête, ont peu à peu remplacé les religions dans leur rôle qui était de fournir un horizon de sens à la vie. Ce changement de mentalité s'est produit moins par une effort concerté des élites, semble-t-il, que par effet de glissement. La capacité d'action de l'homme sur la nature, sa capacité à voyager plus facilement, sa facilité croissante à produire de la richesse l'on peu à peu détourné de l'activité spéculative et l'on conduit à se jeter de plus en plus exclusivement dans l'action.
Si bien qu'au regard de la sécularisation, il est légitime de faire porter une part du blâme au libéralisme. La sécularisation de la culture se caractérise par l’abandon de la réflexion métaphysique au plan intellectuel ; par la réduction de l’expérience religieuse à du sentiment au plan spirituel ; par le confinement de la religion à la sphère privée au plan social ; et par la transformation de la religion révélée en une forme de moralisme (au 19e siècle) ou d'humanitarisme (au 20e siècle) qui sont les deux seules formes de « religiosité » dont l'influence est tolérée au plan politique. Or voilà, ces phénomènes sociaux sont caractéristiques des sociétés dominées par le libéralisme. Il est donc permis de croire que la position hégémonique du libéralisme en Occident explique pour une bonne part l'effacement de l’axe vertical de la métaphysique au profit du seul axe horizontal de l’histoire comme ultime axe interprétatif de la culture humaine.
Une dérive idéologique à partir du principe d'égalité
Les dérives consécutives à l'affirmation sans nuance de l'égalité de droit en matière religieuse - idée libérale - est selon moi une des principales causes de la sécularisation des sociétés occidentales. C'est sur cette dérive que je voudrais m'attarder un instant. Je voudrais d'abord souligner sa responsabilité dans l'essor d'une culture égalitariste tous azimutes dont les effets délétères se donnent à voir toujours plus crûment. L'égalitarisme passe pour être l'adversaire du libéralisme, mais il en est une composante. En effet, le libéralisme s'appuie dans sa revendication des liberté sur un principe du droit naturel qui, à la base, est absolument valable : celui de l'égale dignité de tous. De ce premier principe découle le droit imprescriptible à la liberté de conscience et de religion. Et de ce droit découle dans les sociétés libérales une pluralité religieuse de fait, qui n'a pas que des effets positive, nous allons le voir, mais qui est tout de même une des manifestation les plus achevées du principe d'humanité, car il garantie aux hommes de pouvoir chercher honnêtement de la vérité sur Dieu, sans être inquiété par quelque forme d'abus, de contrainte et de violence que ce soit.
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| Allégorie de l'Égalité |
L'égalitarisme, née du principe de l'égale dignité de tous et de leur égale liberté, y compris en matière religieuse, est devenu à une sorte forme aberrante de la pensée, bancale dans ses fondements, et dangereuse dans ses implications. Car l'idéologie égalitariste appliquée à la sphère du religieux induite des attitudes parfaitement irrationnelles, qui vont à l'encontre du bon sens et du bien comme. Érigé en principe absolu et incontesté, il neutralise la faculté de juger et interdit toute forme d'évaluation de la valeur de vérité des religions, sous prétexte de respect de l'autre et de neutralité de l'État. Il en découle des grands maux dans l'ordre de l'esprit, et par voie de conséquence, dans la vie de tous les jours. L'origine de cette idéologie remonte, il faudrait examiner cet hypothèse, à l’épisode sanglant des guerres de religions, au 15e siècle. L'affirmation du droit politique de confesser la religion de son choix est apparue à l'époque comme un moyen efficace de mettre fin aux carnages. La religion pouvait donc toujours éclairer les hommes, mais seulement à l'échelle de l'individu.
Et seulement dans la sphère privée. L'accent mis sur la dichotomie vie publique/vie privée est en effet une autres particularités des sociétés libérales. En dissociant toujours plus clairement religion et politique grâce à l'usage de ces deux concepts qui dressent un mur à l'intérieur même de l'homme, les société libérales sont parvenu à faire de la religion une affaire strictement privée, tandis que le politique devenait par excellence l’objet de la chose publique. Et il ne fait aucune doute que l'instauration de ce nouveau
modus vivendi une des causes de la sécularisation des sociétés occidentales. Il ne faut pas non plus hésiter à dire que, d’un certain point de vue, le libéralisme avait tout à fait raison de faire de la religion une affaire personnelle, intime, relevant de la conscience de chacun, car elle est bien cela, en effet. Le premier mouvement des penseurs libéraux était donc le bon. Toutefois, que le religieux soit d’abord affaire personnelle n'implique pas pour autant que la croyance et la pratique religieuse n'ont aucune répercussion sur la dimension publique de la vie humaine. Bien au contraire.
La vraie religion, qui transforme l'homme au plus profond de lui-même, éclaire aussi son intelligence sur les enjeux les plus cruciaux de la vie sociale. Elle est donc appelée à inspirer l’homme dans toutes ses actions, les plus intimes comme celle de la vie amoureuse, aux plus officielles, telle l'adhésion à un parti politique. Cette influence du religieux sur le politique – car c’en est bien une – ne relève cependant pas de la direction effective et directe des affaires politiques sur la base de préceptes théologiques, mais d’une imprégnation lente et réellement transformante de la vie politique par l’esprit évangélique, esprit qui se résume à l’impératif de justice et de charité envers tous les hommes. On comprend que la tournure violente des querelles religieuses au 16e siècle n’ait pas permis aux penseurs libéraux de voir l’influence de la religion sous un jour aussi favorable. Du point de vue des libéraux d’Angleterre, s’ajoutait le mauvais souvenir des « intrusions » de la papauté dans les affaires de l’État, à l’époque d’Henri VIII. Les guerres de religion et les conflits avec la papauté ont donc concourus à faire de la religion, aux yeux des libéraux, un facteur d’instabilité politique plutôt qu’une inspirante doctrine promouvant la justice, la paix et la charité.
La conséquence de cette méfiance à l’égard de la religion, de cet éloignement par rapport à l’Église est la suivante : les penseurs occidentaux sont devenus étrangers au véritable esprit du christianisme. Pourtant – ô paradoxe! – le christianisme est certainement la religion qui à le plus fermement défendu l’autonomie respective des sphères politique et religieuse au cours de l'histoire. La conception chrétienne du rapport de complémentarité dans le respect de l’autonomie des sphères de compétence que doivent entretenir l’Église et l’État est quelque chose que la culture libérale contemporaine n’est désormais plus en mesure de comprendre. Le simple fait de mentionner son appartenance à une religion suffit souvent aujourd’hui pour que quelqu'un soit disqualifié intellectuellement par son milieu, pour qu'il soit exclut des discussions, qu'il n'est plus accès aux tribunes, en raison de la soi-disant partialité de ses opinions et de leur soi-disant incompatibilité avec les exigences du débat rationnel. (C'en en effet le traitement qu'a réservé aux chrétiens le rapport de la Commission québécoise sur l'euthanasie et le suicide assisté. [1]) En pratique, donc, le discours d’inspiration religieuse n’a plus droit de cité.
La marginalisation du fait et du discours religieux dans les sociétés occidentales a donc des racines historiques profonde. Elle a commencé le jour où il a fallu traiter du problème de la pluralité religieuse et des rivalités entre Églises. Ne parvenant pas à trouver une solution religieuse au problème de la division des chrétiens, il a fallu palier au plus urgent, et trouver un moyen de gérer la pluralité de fait des religions, de manière à atténuer les tensions que cette nouvelles donne provoquait. La solution religieuse au problème religieux ne venant pas assez vite, on a privilégié, en fonction des régimes, deux types de solution de nature politique. La première solution, en vigueur dans les monarchies de droit divin, fut le cujus regio, ejus religio, qui obligeait les sujets à adopter la foi du souverain. L’autre solution, issue de la culture libérale, fut de reconnaît, pour ainsi dire, « l’égalité des différentes religions devant la loi », afin de faire cohabiter toutes les confessions chrétiennes dans un même espace politique, en se basant sur le principe de séparation de le vie publique et de la vie privé.
Tant et si bien que les pays protestants de culture libérale (Angleterre, Pays-Bas) ont donné droit de cité à toutes les confessions chrétiennes. Sauf au catholicisme, bien sûr, car c’est contre lui que tous les protestantismes étaient en réaction. En réalité, il faudra attendre le 19e siècle pour que le Royaume-Uni reconnaisse le catholicisme et devienne vraiment un état pleinement libéral au plan religieux. Aujourd’hui, la pratique correspond à la théorie : les démocraties libérales soutiennent qu’en matière de croyance religieuse, l’individu est libre d’adhérer à la religion de son choix, sans que le pouvoir politique n’intervienne dans ce choix. D’une certaine façon, donc, on peut dire qu’en régime libéral, toutes les religions sont égales en droit. Cependant, parce qu’il est soucieux de la primauté du droit, le libéralisme n’est pas un espace d’anarchie religieuse où toutes les formes de croyances peuvent se développer sans qu’aucune vigilance de l’État ne soit jamais exercée. Au contraire, en se fondant sur les droits de l’homme, la société libérale prend soin de tracer une linge entre les formes aberrantes de vie religieuse (sectarisme, fanatisme religieux) et les formes traditionnelles et institutionnelles, dont l’utilité publique est reconnue.
De la tolérance à l'intolérance
En régime libéral, l’acceptation de la pluralité religieuse est ainsi justifiée par le principe de la tolérance religieuse, et la tolérance à l’endroit de la religion prévaut tant et aussi longtemps que religion ne signifie pas violation des droits de la personne. La tolérance est un maître mot de la philosophie des Lumières, époque de gestation du libéralisme en France. Des batailles épiques ont été menées en son nom par les philosophes français. Pensons à l’Affaire Calas, qui a inspiré à Voltaire son Traité sur la tolérance. À y regarder de près, donner le droit de cité à plusieurs religions respectables était le choix qu’il fallait faire. Les dirigeants qui ont fait ce choix étaient bien inspirés. C’est en effet la seule façon de respecter la liberté de conscience et de religion des individus, qui ont moralement le devoir de chercher la vérité, en matière religieuse comme dans le reste, et qui par conséquent ne doivent pas être empêchés d’y adhérer une fois qu’ils l’ont trouvée. Mais cette ouverture à la pluralité religieuse ne devrait pas immédiatement entraîner, sous prétexte de neutralité de l’État, une dissociation totale de l’Église et de l’État dans les pays qui ont été évangélisés.
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| Édition de poche du Traité sur la tolérance |
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En effet, la séparation radicale de l’Église et de l’État apparaît comme une mutilation culturelle là où la collaboration entre les deux ordres de pouvoir remonte à des siècles ; là où les traditions et la culture nationale ont été durablement transformées (au mieux) par le message évangélique (pensons au riche patrimoine artistique, au développement du savoir, à la culture de l’entraide que l’Occident doit au christianisme) ; là, enfin, où la vie collective a été rythmée depuis toujours par la manière chrétienne d’habiter le temps (
le septième jour il se reposa - Gn 2,2) et par la succession des grandes fêtes liturgiques (Toussaint, Noël, Pâques, etc.) Dans le contexte occidental où subsiste l’héritage humaniste de l’ancienne Chrétienté, le choix politique d’interdire toute reconnaissance et toute collaboration ne peut qu’entraîner une déstructuration profonde des sociétés, par l’érosion progressive du fond spirituel et moral qui forme le socle de la vie des personnes et des nations, et qui doit sa solidité en majeure partie à la révélation chrétienne.
Le rejet de l’influence du christianisme sur la vie sociale participe en définitive d’une attitude d’intransigeance à l’égard de cette religion en particulier, et du fait religieux en général. Or, cette intransigeance ne peut déboucher que sur l’intolérance. Chose tout à fait paradoxale quand on sait que l’Occident libéral prétend être la terre de la tolérance. Certes, on fait montre de tolérance en matière politique, morale, esthétique. Mais à l’égard du christianisme, de moins en moins. Cette intolérance nouvelle, qui a poussé l'historien René Rémond à dénoncer en 2005 l'apparition d'un nouvel antichristianisme, s'explique par le fait que le pluralisme est plus qu’une simple acceptation de la pluralité de fait des opinions. Le pluralisme est une véritable idéologie qui érige la pluralité en valeur normative, et qui, comme toute idéologie politique, fonctionne sur le mode de la rivalité implacable et de la propagande. Ainsi, le pluralisme institutionnalisé d’aujourd’hui, dont le cours ECR est le parangon, n’hésite-t-il pas à refouler ses ennemis le plus loin possible dans les marges de la vie social. Qui sont ses ennemis? Tous ceux qui refusent que l'idéologie politique, la législation et la pression médiatique instaurent ce que Benoît XVI appelle si justement « la dictature du relativisme ».
Parmi les cibles les plus souvent visées par l’idéologie pluraliste, il y a bien sûr l’Église catholique, qui, elle, défend l’idée qu’il y a, en matière morale et religieuse, non pas plusieurs vérités également valables, mais une seule. D'après le credo relativiste, qui cherche à inclure tout le monde dans son concordisme à rabais, dire que "la vérité est une" est le plus grand péché qui soit. C’est le péché qui ne pardonne pas. Le péché contre l’esprit moderne. Cet esprit moderne qui a fait éclater l’édifice de la métaphysique à sa naissance, et qui ne peut plus concevoir que l’homme puisse sortir de la prison de sa subjectivité ni accéder à des vérités objectives en matière de foi et de morale. En réalité, si le pluralisme tend à relativiser la valeur de vérité de toute religion, c'est parce qu’un scepticisme philosophique s’est emparé de l’esprit moderne en matière de métaphysique. Ce tournant sceptique est parfaitement symbolisé par l’œuvre de Montaigne. Le libéralisme politique est donc la résultante de ce décrochage philosophique d’avec la question des causes premières, question qui avait jusque là été assumée par la raison humaine, qui lui avait trouvé un réponse : Dieu, cause première qui n’est pas causée.
Décrochage et raccrochage métaphysique
Pour l’esprit libéral, soutenu de part et d'autre par le fidéisme protestant et le criticisme kantien, Dieu n’est plus une réalité accessible à la raison. La foi est affaire de sentiment, d’opinion et de croyance. Il n’y a plus moyen alors de discerner si, parmi toutes les opinions religieuses sur Dieu, il pourrait y en avoir une qui soit plus valable que les autres. La seule solution est de renvoyer chacun chez soi avec cette épineuse question, en espérant que les hommes l'oublient ou se découragent de jamais y apporter réponse. À ceux qui ressortent de leur questionnement avec la foi, on demande que cette foi n’interfère pas avec les affaires de la cité. L’inconvénient réel qui découle de ce rétrécissement du champ de compétence de la raison, à laquelle on dénie toute capacité à parvenir à la vérité en matière de métaphysique, en affecte plusieurs de nos jours.
Nombreux sont ceux qui souffrent en silence et se demandent avec inquiétude pourquoi ils errent sans autre but sur la terre que de se battre âprement pour leur survie précaire. Ils sont tristes – mais en même temps convaincus – de ne pouvoir trouver de réponse satisfaisante à cette question. Ils se sont fait dire que la réponse existait peut-être, mais qu'elle était hors de portée de l'esprit humain. Ils se sont résignés. D’autres, au contraire, s’accommodent très bien de ce blanc laissé sur la feuille-réponse. Ce blanc leur donne une impression de totale liberté et cette absence de limitation les enivre. Il sont parfaitement heureux du fait qu'il revienne à chacun de remplir le « blanc » à sa convenance et de changer d’opinion sans avoir à fournir d’autre justification que son bon vouloir.
Ainsi se trouve-t-on désormais dans un monde inimaginable pour les Anciens. Un monde où les gens, sans broncher, se sentent autorisés à dire des choses aussi absurdes que : « Pour moi, Dieu n’existe pas et pour toi il existe. Et c’est très bien ainsi. » En réalité, on comprend ce que veulent dire par là nos contemporains. Ils veulent dire qu’il est merveilleux de pouvoir vivre dans une société où la liberté de conscience et de religion est respectée, où il est possible, au choix, de croire ou de ne pas croire, selon que l'on a vécu telle somme d'expériences, reçu telle sorte d'éducation, adhéré à telle famille d'idées ou à telle autre. Et c’est vrai que c'est très bien ainsi. Sur ce point, nous sommes d’accord: il est désormais acquis que ni l'Église ni l'État ne peuvent imposer une croyance, forcer une adhésion, contrainte à une pratique. Amen.
Mais dire que Dieu existe et qu'il n'existe pas en même temps n’a aucun sens au plan intellectuel. Forcément, une des deux assertions est fausse. Mais ce qui est inquiétant, c’est que les gens semblent prêts à vivre dans la contradictoire. En fait, nos contemporains subissent plus qu’ils n’assument cette contradiction. Ils l'acceptent par impuissance, parce qu’ils ne voient pas très bien comment se sortir de l’impasse philosophique dans lequel l’Occident s’est fourré, après avoir suivi docilement Descartes (subjectivisme), Locke (relativisme), et finalement Kant (criticisme). Certains s’accommodent aussi de cette situation par paresse, parce que le confort de la vie bourgeoise ne les encourage pas à en sortir au plus vite. S’il est un leçon qu’il faudrait retenir de l’histoire de l’Occident moderne et de la société de consommation efficace et prospère, c’est que le confort matériel rend beaucoup plus tolérable l’inconfort intellectuel.
Toutefois, quand d’intellectuel l’inconfort devient existentiel, quand de moral il devient psychique ou physique, il redevient urgent de trouver une réponse aux questions de l’origine du monde, du sens de la vie et du chemin qui mène au bonheur. C’est alors que l'idée de l'existence de Dieu remonte à la surface de la conscience : « Et si Dieu existait... Et s’il était possible de le connaître… Et s’il pouvait entrer dans ma vie… » C’est ainsi que le moule du libéralisme, malgré le poids des institutions, malgré la force contraignante des habitudes séculaires, malgré le moule idéologique imposé par l'école, malgré le conditionnement oppéré par les médias qui ne semblent en mesure de sortir du cadre étroit de leurs débats de gestionnaires que pour se jeter dans la culture décervelante du divertissement de masse, c’est ainsi, dis-je, que le moule du libéralisme qui formate les esprits et les confine au sécularisme se fissure enfin et qu’il laisse pénétrer dans la conscience de l’homme un rayon de lumière, qui n’est encore qu’une ombre de lumière, c’est-à-dire une interrogation.
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| Redécouvrir la métaphysique |
Oui, c’est alors qu’une interrogation le saisit, à laquelle les réponses des idéologies actuelles ne peuvent donner satisfaction. C'est alors qu'une interrogation bouscule les priorités de toujours (travailler, produire, consommer, élire) et pousse l’intelligence à revenir à l’essentiel. C'est alors que commence la quête des quêtes, celle qui mène à l’origine du monde aussi bien qu’à la fin des temps ; qui invite à contempler le ciel étoilé aussi bien que la loi morale gravée en nous ; qui nous permet de reconnaître un ordre matériel et spirituel qu’aucun homme n’a inventé, mais dont tous les hommes sont les intendants et les héritiers. Une quête qui, si elle est menée jusqu'au bout, révélera à l’homme né pour comprendre et pour aimer, qu’il n’est pas seul dans cette aventure, qu’il peut compter sur une présence, à la fois intangible et indubitable, dont le secret ne semble lui avoir été caché, un temps, que pour mieux lui être révélé un jour, un jour qui restera marqué dans sa mémoire comme celui de toutes les libérations.
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[1] On peut lire à la page 65 du rapport : « Des témoins affirment que le respect de la vie doit être absolu, c’est-à-dire qu’il doit avoir préséance sur toutes les autres valeurs, comme l’autonomie de la personne. Ainsi, on ne devrait pas permettre à une personne d’en aider une autre à mettre un terme à sa vie, fût-ce pour un motif de compassion. Cette valeur peut également revêtir un aspect religieux. Plusieurs participants s’y sont d’ailleurs référés en utilisant l’expression « caractère sacré de la vie ». Selon cette conception, la vie humaine est un don de Dieu, et lui seul peut décider du moment de la naissance et de la mort, l’être humain ne pouvant en disposer à sa guise. Nous tenons à exprimer notre profond respect envers les croyances religieuses des Québécois. Rappelons cependant que dans un État laïque comme le nôtre, les croyances de certains ne sauraient servir de base à l’élaboration d’une législation applicable à tous » (c’est moi qui souligne). Par cette simple phrase, le christianisme est renvoyé aux cuisines. Du point de vue du laïcisme, le discours religieux est incapable de s’élever au niveau du débat rationnel. Il relève forcément du domaine du mythe, il est infra-rationnel. Ce que l’Église catholique enseigne au contraire, c’est que la religion chrétienne assume la rationalité humaine et se situe ainsi à un niveau qu’il serait plus juste d’appeler supra-rationnel. En effet, la foi ne contredit pas la raison. Elle l’élève au niveau des vérités révélées. Pour plus de détail sur cette question, nous renvoyons à l’encyclique de Jean-Paul II intitulée Fides et ratio (1998).