samedi 23 juin 2012

L'ANGE DE LA CONSOLATION

Métro Sherbrooke en direction de Berri, vendredi soir.  La rame de métro vient d'arrêter au quai.  Aussitôt, les portes s'ouvrent dans le bruit habituel.  La foule des jouvencelles et des jeunes gens qui vont veiller bondi hors des wagons et se hâte d'enfiler l'escalier.  Un instant passe, puis un vieillard infirme sort d'un des wagons.  Lui progresse très lentement.  Il soulève à peine ses pieds pour marcher.  Ses semelles frottent sur le sol.  Son infirmité saute aux yeux : son dos n'est pas courbé, il est comme cassé au niveau des lombaires.  De profil, son corps fait un angle de près de quatre-vingt-dix degrés qui l'oblige à relever la tête périodiquement pour voir où il va.  À chaque fois qu'il redresse la tête, son visage apparaît comme un aveu.  Des rides le traversent en tous sens et la ligne brisée de sa bouche reste immobile, comme une grimace figée.  Une crêpe de cheveux jaunes et sales lui couvre le crâne et lui colle au front, laissant deviner que cet infirme est aussi un pauvre, d'une pauvreté qui n'est pas que matérielle. 

Le petit vieux traîne ses savates sur le plancher.  Cheu-cheu-cheu-cheu...  Son profil en équerre se détache maintenant de la mural encrassée ornant la parois derrière lui : une des innombrables œuvres d'art publiques ensevelies sous la poussière de l'indifférence et du quotidien.  Faite au départ pour égayer l'environnement bétonné du métro, elle s'est laissée vaincre par lui, par la laideur ordinaire de cet univers troglodytique.  Personne ne fait attention à ses appels en descendant les escaliers à l'épouvante.  Personne n'examine ses formes incongrues.  Personne ne lui demande des raisons d'exister.  Elle est là, pourtant, sous les tubes fluorescents qui dégueulent une lumière crue.  Une lumière qui, du plafond jusqu'au plancher, dégouline sur la mural et l'enduit d'une couche grisâtre qui empêche les véritables couleurs de toucher l'œil.  Soudain, le timbre du métro se fait entendre, mais le ronron du train maintient les plus fatigués assoupis.  Les portes des wagons se referment dans le vacarme inaudible des bruits que l'on n'entend plus.  Moi je reste à l'intérieur.  Je descends à la station suivante.        

Tandis que le train se met en branle, les papillons nocturnes descendus à la station disparaissent en haut des marches, dans un remous de robes légères et un friselis des tissus chamarrés.  si bien qu'une fois ce nuage de gaieté frivole et de désir anxieux passé, ne reste, dans son sillage, que le petit vieux qui tarde... et derrière lui une jeune femme, qui avance dans la même direction, d'un pas alerte, pour gagner la sortie, comme lui.  C'est une femme svelte, de taille moyenne, dont les membres se déploient gracieusement en caressant l'air.  De l'angle où je suis, je ne parviens pas à voir les traits de son visage.  Ses beaux cheveux fins, noir de jais, tombent de chaque côté et le dérobent à mon regard.  Cependant je remarque que la pointe de sa chevelure lisse et souple balaie comme un pinceau fin l'espace entre ses omoplates.  Sa robe de rayonne noire, bien ajustée, laisse ses épaules dégagées et met en évidence sa silhouette longiligne et ses jambes d'une blancheur farineuse.  Elle va droit devant, avec ses escarpins noirs et luisants comme de l'obsidienne.  À l'évidence, elle se rend elle aussi à une soirée mondaine.    
 
Ange, de Giotto
La pièce de vêtement la plus raffinée de sa tenue est une camisole de tulle qui flotte autour d'elle et qui recouvre sa robe noire d'une pellicule de gaze, depuis le torse jusqu'aux cuisses.  En effet, par sa légèreté évanescente, par sa transparence moirée, le tulle lui enlève toute sa matérialité, la rend presque irréel, lui donne l'air de venir d'un autre monde. On dirait un ange, de passage sur terre et qui aurait oublié un instant de se rendre invisible.


Cet ange avance donc vers le vieillard.  Il est en passe de le doubler, et moi, depuis le wagon où je suis et qui reprend sa course, je regarde la scène, frappé par le contraste qui surgit tout à coup sous mes yeux de par la conjonction de ces deux êtres : l'un tout à fait aérien, qui se maintient comme en apesanteur, l'autre courbé vers la terre, et qui ne parvient même pas à soulever ses pieds du sol.

Le quai est maintenant désert.  La fraîcheur habituelle du souterrain est oblitérée par la chaleur de la canicule qui a coulé à l'intérieur, durant le jour, et qui, épaisse comme l'huile,  vient peser de toute sa lourdeur sur les épaules du vieux.  La jeune femme, elle, n'est pas arrêtée par cette atmosphère saturée et moite, où se mêle la puanteur habituelle des tunnels humides du métro et les arômes sucrés de l'été naissant.  Elle dépasse le vieillard.  Elle le frôle avec la vapeur de sa robe et dans un même mouvement tourne très discrètement la tête vers lui, pour voir son allure.

Elle vient de remarquer la misère du vieil homme.

Puis elle ralenti le pas et, presque aussitôt, après un bref instant d'hésitation qui la fait flotter dans l'air comme une méduse en suspension dans l'eau, elle s'arrête, se tourne vers le vieil infirme, s'incline vers lui, à la manière des anges, pour lui adresser quelques mots, inaudibles pour moi.  Elle les lui susurrées, pour ne pas le faire sursauter en faisant intrusion dans le silence de sa vie, j'en suis sûr.  Je suis sûr que la jeune femme a offert au vieil homme son aide.  Elle lui a offert de lui tenir le bras, pour monter les marches.  

L'entrée du train dans le tunnel ne m'a pas permis de voir ce qui s'est passé ensuite.  Je ne connais donc pas la fin de l'histoire que je vous raconte, mais en voyant ce geste de bonté qui est venu suspendre un moment le manège du vendredi soir ; en voyant ce geste  posé dans un endroit où il est si facile de passer son chemin ; en voyant ce geste, j'ai été ému.  Et j'ai pensé à la phrase de Louis-Ferdinand Céline, que j'ai lu un jour dans Mort à crédit.  Céline, qui n'était pas particulièrement convaincu de la bonté des hommes (c'est le moins qu'on puisse dire), aurait sans doute dû admettre une autre fois, un fois de plus, en voyant cette angélique créature interrompre son vol pour l'amour du prochain,  que "la hideur du genre humain n'est pas absolument totale."  Dans la frénésie du monde, dans sa fantaisie furieuse, il reste encore de la place pour la compassion, qui est un des visages de l'âme humaine.  En se penchant sur ce misérable, la jaune femme nous a montré quelque chose de notre humanité.     

Bénie soit-elle.                 

jeudi 21 juin 2012

LES TROIS VOIES DE L'ATHÉISME CONTEMPORAIN (PREMIÈRE PARTIE)

"Athéisme : marque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain degré seulement."
 - Blaise Pascal

Tout homme qui vient dans le monde est confronté aux défis de l’histoire et de sa propre existence.  Pour les relever, il doit faire, quelque part au courant de sa jeunesse, des choix décisifs : amour, amitiés, professions, etc.

Parmi tous ces choix, il y a aussi le choix d'une vision du monde, d'une philosophie de l'existence.  Certes, cette philosophie peut être plus ou moins bien enracinée dans son cœur, plus ou moins bien articulée intellectuellement, plus ou moins bien incarnée dans sa vie, mais elle le mérite de s’accorder avec la réalité de la condition humaine telle qu’il se la représente ; elle donne à son existence une direction (à tout le moins un terme) ; et elle détermine plus ou moins rigoureusement son attitude et ses comportements.

De telle sorte que cette conception du monde et de la vie lui permet de vivre, au fil des jours et des épreuves, en menant malgré tout sa quête, au petit bonheur.  Pour un écrivain comme André Malraux, cette sagesse existentielle est contenue dans les grandes œuvres du patrimoine artistique mondiale.  Il écrit que : « l’héritage cultuel n’est pas l’ensemble des œuvres que les hommes doivent respecter, mais de celles qui peuvent les aider à vivre. »  Agnostique, Malraux ne pouvait s'appuyer sur Dieu pour "s'aider à vivre".  Malraux voyait donc dans l'art le seul moyen de tenir tête à la fatalité de la mort.  Pour exprimer cette idée, il disait que l'art est un anti-destin.  Cet "esthétisme rédempteur" est une des variantes de l'humanisme athée.            

Pour L’homme qui vit en présence de Dieu et qui doit, lui aussi, assumer toutes les vicissitudes de l’existence, l'anti-destin par excellence est Jésus-Christ.  Et il s’agit moins alors de choisir une philosophie de vie – bien que la question du choix se pose aussi, mais dans un tout autre sens –  que d’assumer pleinement les conséquences de sa rencontre avec Jésus-Christ, Fils de Dieu, après que ce dernier a décidé de se révéler personnellement à lui pour l’inviter à vivre comme enfant de Dieu dont la vocation de participer à la vie divine dès ici-bas et dans l’éternité bienheureuse.

Grâce au rachat obtenu par le sacrifice du Christ en croix, et consacré par le don de l’Esprit Saint au jour de la Pentecôte, l’homme a de nouveau accès au Père.  La rencontre qu’il fait avec le Dieu-Amour le place, le jour où cette rencontre se produit, dans une situation déterminante : il doit répondre à l’invitation de l’Éternel à engager sa liberté dans une alliance avec Lui.  S'offrent à lui deux choix: soit qu’il choisisse de maintenir vivant et d’approfondir toujours plus sa relation avec le Créateur en assumant sa vocation de fils adoptif de Dieu ; soit qu’il se détourne de cette amour exigeant qui a la délicatesse de se réserver de et refluer dans l’infini quand l’homme n’est pas près à l’aimer en retour.        

Ainsi, dans la perspective du croyant, et nommément du chrétien, la vie est une aventure spirituelle qui s’inscrit dans le trajectoire du plan voulu de toute éternité par Dieu.  Un plan accepté par le croyant, qui reconnaît, à l'aide de la raison et de la grâce, que telle est la réalité profonde de la condition humaine et de l'appel que Dieu lance aux hommes.  L’énigme de la vie se résout ainsi dans la rencontre et la relation aimante avec un Dieu qui appelle les hommes à l’existence « dans un acte de pure bonté » [2], par amour, de façon totalement gratuitement, afin qu’ils vivent avec Lui dans l'amitié. 

Et l’issue finale de cette aventure est connue : la béatitude éternelle vécue dans la communion trinitaire, en compagnie des bénis du Père.  Pour y parvenir, néanmoins, l’homme doit, durant son existence terrestre, conformer son être à celui du Dieu-Amour.  À ce titre, il doit vivre dans la justice et la vérité, tout le long de ses jours.  Du point de vue du croyant, donc, les choses sont assez simples.  Une fois reconnue la signification profonde de l’existence, « il ne reste plus, pour ainsi dire, qu'à la vivre (ce qui n'est pas toujours une sinécure) en suivant l’exemple de la Sagesse incarnée : Jésus-Christ. 

Pour les incroyants, l’éventail des attitudes à adopter pour faire face à la vie est plus large, les philosophies qui peuvent servir d’horizons de sens, plus nombreuses.  Mais il est possible, sans trop forcer les choses, de réduire cet ensemble presque infini de « postures existentielles » à trois conceptions de la vie, certes très générales, mais aussi très représentatives des grands courants qui travers la culture occidentale depuis qu’elle vit en régime de modernité.  Le premier de ces trois courants est le nihilisme.  Le second, l'hédonisme.  Le troisième, l'humanisme athée.  Nous nous concentrerons ici sur le premier des trois, réservant les deux autres pour de futurs articles. 

Les nihilistes sont ceux qui tiennent pour vérités définitives l'absurdité de la condition humaine, la totale inanité de toute chose, et l'impossibilité radicale dans laquelle se trouve l'homme d'esquisser le moins mouvement qui pourrait lui permettre de s'évader de la fosse commune où il naît, vit et crève.  Cioran est un de leurs meilleurs représentants, qui parle volontiers « de la tentation d’exister » et « de l’inconvénient d’être né ».

Louis-Ferdinand Céline, un peu avant que Cioran ne soit connu, avait déjà donné au nihilisme une de ces plus puissantes expressions, en écrivant ce terrible chef-d’œuvre qu’est Voyage au bout de la nuit.  Et c'est probablement là, dans la littérature, qu'on trouve illustrée cette vérité fondamentale, à savoir qu'à la racine du nihilisme philosophique, il y a un désespoir profond, incurable, mortel.  Pour pour le donner à sentir,  pour en faire goûter toute l'amertume, il n’y a rien comme cette citation tirée du Voyage :
Louis-Ferdinand Céline
« …on a beau se donner du mal, on glisse, on dérape, on retombe dans l’alcool qui conserve les vivants et les morts, on n’arrive à rien.  C’est bien prouvé.  Et depuis tant de siècles qu’on peut regarder nos animaux naître, peiner et crever devant nous sans qu’il leur soit arrivé à eux non plus jamais rien d’extraordinaire que de reprendre sans cesse la même insipide faillite où tant d’autres animaux l’avaient laissée.  Nous aurions dû pourtant comprendre ce qui se passait.  Des vagues incessantes d’êtres inutiles viennent du fond des âges mourir tout le temps devant nous, et cependant on reste là, à espérer des choses…  Même pas bon à penser la mort qu’on est. »  (Voyage au bout de la nuit, Gallimard, coll. Folio, 1994, p. 332)  

Pour le narrateur du Voyage, le désespoir se nourrit de l’absurdité du cycle sans but et sans fin de la vie animale, dont l’humanité reste prisonnière, malgré tout ce qu'elle peut dire, faire, penser ou croire.  Aucun vitalisme, donc, chez Céline.  L’ardeur passagère de l’être vivant ne le trompe pas sur l’essentiel, à savoir que l’homme n’est qu’un « enclos de tripes tièdes et mal pourries » (référence perdue), donc un vivant à peine vivant.  Un vivant qui ne sort de la glaise froide, gluante et poisseuse que pour une chose : y retourner.  Aucun spiritualisme non plus.  L'homme est un corps qui saigne, qui suinte et qui pleure.  Sans plus.  Le médecin Céline ne reviendra pas sur cette évidence.  

Il se dégage du livre de Céline un sentiment de tristesse désabusée, de désolation cruelle, de résignation sans nom.  Le désespoir est chez lui quelque chose qui ronge l’homme de l’intérieur, lentement, comme un cancer.  Il ne sert à rien de résister à cette ombre qui grandit, qui gagne toujours du terrain, jusqu'à envelopper le cœur, jusqu'à miner l’esprit, jusqu’à ce que le pourrissement de toute chair efface de la surface de la terre une millionième cadavre boursoufflé par les miasmes et dégonflé par les vers.
 
Pour rivaliser avec le désespoir qui sourde des pages du Voyage au bout de la nuit, il n’y a peut-être que celui qui jaillit comme un cri de la première page d’Une saison en enfer, de Rimbaud.  Le narrateur qui tente d'exorciser son désespoir, dans un inquiétant déchaînement de haine et de jubilation mélangées, se livre à une étreinte morbide et sensuelle avec le malheur et la souffrance.  Malheur et souffrance qui sont paradoxalement honnis et désirés tout à la fois.  Voici le début du livre :
Arthur Rimbaud
« Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. 
Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère.
–Et je l’ai injuriée. 
– Je me suis armé contre la justice. 
Je me suis enfui.  Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié!
Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine.  Sur toute joie pour l’étrangler, j’ai fait le bon de la bête féroce. 
J’ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils.  J’ai appelé les fléaux, pour m’étouffer avec le sable, le sang.  Le malheur a été mon dieu.  Je me suis allongé dans la boue.  Je me suis séché à l’air du crime.  Et j’ai joué de bons tours à la folie. »  (Une saison en enfer, Laffont, coll. Bouquins, 1992, p. 141) 
         
Je risque ce jugement: l’enfer de Rimbaud, c’est embrasser son propre désespoir, désirer sa propre destruction, attendre avec empressement son anéantissement, comme pour avoir prise sur le mal, au lieu de simplement se laisser ronger par lui.  Il y a quelques chose de profondément dérangeant et de profondément dérangé aussi dans cette union mystique avec le dieu Malheur.  Ce n’est par pour rien que le narrateur affirme avoir « jouer de bons tours à la folie. »   Y a-t-il quelque chose de plus malsain, de plus insane que de désirer l’abîme pour lui-même, comme pour se venger de la « passion dévorant » qu’il a pour nous? On sent que chez Rimbaud le mal auquel on s'abandonne n'est pas qu'une fatalité cosmique qui règle froidement le destin des êtres.  C'est un mal de nature spirituel, qui perverti la volonté humaine et lui fait désirer son irrémédiable déchéance.   
 
Tel est aussi le cas du mal qui corrode l'âme du militant nihiliste.  Le désespoir qui prend racine dans les âmes faites pour l’action, dans les âmes qui décident de consacrer le néant de toute les institutions humaine en érigeant l’attentat en sacrement de la rédemption trouve son illustration dans le personnage de Tchen, inventé par André Malraux pour La condition humaine.  Tchen voit dans l'attentat-suicide (une réalité qui nous est de plus en plus familière) une forme « d’extase vers le bas. »  Se faire sauter avec sa victime un dernière manière de donner sens au non-sens de la souffrance humaine, en s'égalant d'une certaine façon au destin, en se haussant au niveau même de la fatalité.  Tchen, comme les nihilistes russes de la fin du 19e siècle (qui, eux, ont vraiment existés) choisit de canaliser sa haine du monde contre les maîtres du monde, et confesse ainsi une sorte d’idéalisme apocalyptique :
André Malraux
« La plus vieille légende chinoise s’imposa à lui : les hommes sont la vermine de la terre.  Il fallait que le terrorisme devînt une mystique. […]  Il ne s’agissait pas de maintenir dans leur classe, pour la délivrer, les meilleurs des hommes écrasés, mais de donner un sens à leur écrasement même : que chacun s’instituât responsable et juge de la vie d’un maître.  Donner un sens immédiat à l’individu sans espoir et multiplier les attentats, non par une organisation, mais par une idée : faire renaître des martyrs.  Peï, écrivant, serait écouté parce que lui, Tchen, allait mourir : il savait de quel poids pèse sur toute pensée le sang versé pour elle. » (La condition humaine, Gallimard, coll. Folio, 1999, p 239)

La littérature nous offrirait encore bien d’autres expressions de ce désespoir qui ronge l’homme depuis que le soleil s’est définitivement coucher sur la civilisation de l’Occident chrétien.  Sans aller plus loin, retenons ceci de notre petite tournée littéraire : à la source du nihilisme, il y a le désespoir de l'homme qui se trouve face à la mort. Et nous l'avons vu, le désespoir peut empoisonner l'homme de diverses façons.  En gangrenant lentement l’âme livrée passivement à la fatalité, comme chez Céline ; en étant assumé en tant que passion autodestructrice, comme chez Rimbaud ; en se transmutant en folie terroriste, comme chez Malraux.  Dans les trois cas, le désespoir vient d’une compréhension de la condition humaine comme lieu de désolation et de mort.

L'origine de ce desespoir métaphysique n'a pas à être cherchée bien loin.  Tout ces écrivains ont vécu à une époque de l'histoire européenne où l'on considérait la déchristianisation comme un fait acquis.  Pour le dire en peu de mots, ces hommes ont écrit pour des générations qui pensaient se situer dans un après du christianisme.  Le progrès scientifique, le marxisme ou la renommée éternelle de l'artiste servaient d'espérance aux gens épris d'idéal.  Pour les autres, qui savaient qu'après le christianisme il n’y a plus rien a espérer de la vie, restait le face à face terrible avec la vanité du monde, restait le désespoir.  "Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même."  C'est du Pascal, mais ç'aurait pu être aussi du Rimbaud, du Céline, du Malraux.

Ces trois là savaient que sans Dieu, sans Jésus-Christ, sans la foi, la vie n’est qu’une parenthèse entre deux néants, deux néants à peine séparés l’un de l’autre par trois vagissements, deux soupirs et un râle.  Si bien que  sorte que, du point de vue nihiliste, le lieu du désespoir total, c’est bel et bien notre monde.  C’est la condition humaine.  Et, dans cette perspective, la mort est tout autant une délivrance qu'un châtiment.  Dans la vision chrétienne de la vie, la mort aussi est délivrance (délivrance des souffrances physiques et spirituelles de la condition d'homme pécheur), mais elle peut aussi déboucher sur le pire cloaque de désespérance qui soit : l’Enfer.  L’Enfer à la porte duquel, nous dit Dante, sont écrits ces mots : « Vous qui entrez, laissez toute espérance. » 
  
La deuxième voie de l’athéisme contemporain est le l’hédonisme.  Nous en reparlerons prochainement.  Avec Francis Scott Fitzgerald, Philippe Muray et Blaise Pascal.

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[1] Malraux, André, La politique, la culture, Gallimard, coll. Folio, 1999, p. 133.

[2] Compendium du Catéchisme de l'Église catholique, Édition de la CECC, 2005, p.15.

mercredi 20 juin 2012

SECUNDA VIA : LA PREUVE DE L'EXISTENCE DE DIEU PAR LA HIÉRARCHIE DES CAUSES - en cours de rédaction

J'ai toujours eu du mal à mémoriser, et surtout à comprendre les raisonnements qui conduisent saint Thomas d'Aquin à prouver rationnellement l'existence de Dieu.  Je dis à qui veut bien l'entendre qu'il est urgent que la recherche philosophique en revienne à la métaphysique, mais quand je m'y coltine moi-même, je mesure toute la difficulté de l'entreprise.   

Si je reviens le plus souvent bredouille de mes pérégrinations métaphysiques de péripatéticien amateur, je dois convenir que l'exercice constitue tout de même une très efficace technique de dégonflement de l'ego (cette vilaine baudruche qui s'enfle tout le temps).  Vivent les croix, donc.  Vive la croix de l'enrayage des neurones.  Vive la croix de Jésus-Christ qui rend toutes les croix fécondes. 

Ce soir, néanmoins, c'est fête au village, car je crois bien avoir gravi l'Evrest de la secunda via, de la deuxième preuve de l'existence de Dieu, de la preuve par la hiérarchie des causes.  Laudate Jesus!  Avant de vous exposer ma compréhension de l'argument, le voici d'abord, résumé par un philosophe au style parfaitement limpide, Fernand Van Steenberghen (1904-1993) :

Représentation du Dieu créateur à l'origine du monde
"Il y a dans l'univers une hiérarchie de causes et d'effets ; cette hiérarchie ne peut pas se réduire à une série de causes causés, c'est-à-dire à des causes-effets, même si cette série était infinie, car, sans cause initiale non causée, la série tout entière est inconsistante et impossible ; il faut donc remonter à une cause première non causée, qui est Dieu." [1]


Dans cet argument, je retiens d'abord l'idée de l'impossibilité d'une remontée à l'infini de la hiérarchie des causes-effets.  L'idée d'une remontée à l'infini est pourtant une des hypothèses qui s'offrent à l'intelligence, car dès lors qu'on commence à remonter effectivement la hiérarchie des causes, on se trouve rapidement placé devant cette hypothèse d'une éventuelle remontée à l'infini de la hiérarchie. Qu'est-ce qui nous dit que la hiérarchie n'est pas infinie finalement?   

Cette idée d'une remontée à l'infini paraît séduisante jusqu'à ce qu'on s'aperçoive qu'elle a le très grave défaut de ne rien expliquer.  Elle ne fait que repousser indéfiniment la résolution du problème, et donc finalement l'aggrave au lieu de le résoudre, car en faisant dépendre l'existence de l'ensemble des causes-effets d'une énième causes-effets, peut-être plus fondamentale que toutes celles qui lui succèdent, mais jamais aussi fondamentale que celle qui la précède, on ne fait rien qu'avouer son impuissance à parvenir à une cause explicative ultime. 

L'idée d'une remontée à l'infini n'a aucun sens, car cette cause plus fondamentale dont tout découle à partir d'un niveau x de la hiérarchie dépend en fait elle-même d'une autre cause qui l'a produite et dont elle est l'effet directe - car selon cette hypothèse la remonté des causes est infinie.  Aucune cause de laquelle sort toute la suite de la série des causes-effets à partir d'un certain niveau ne peut donc prétendre être une véritable cause les expliquant toutes, puisqu'il y aura toujours au moins une cause qu'elle ne contient pas, qu'elle n'a pas causée, et dont elle est l'effet.    

Finalement il faut convenir que d'une seule cause-effet perdue quelque part dans l'infinité de la hiérarchie des causes-effets ne peut déprendre l'existence de la hiérarchie tout entière.  Autrement dit, une seule de ces causes-effets ne nous expliquera jamais d'où vient cette hiérarchie.  Et c'est pour cette raison qu'on peut affirmer que s'il y a remontée à l'infini des causes, il n'y a pas d'explication à l'existence de la série des causes, et qu'il n'y a pas de solution au problème de l'origine de cette série.  

Mais admettre l'existence d'un problème et nier qu'il puisse y avoir une solution à ce problème est en soi problématique!  Si le problème de la hiérarchie des causes existe, il y a nécessairement une solution rationnelle à ce problème.  En réalité, la seule façon de résoudre la difficulté est d'admettre qu'il est impossible que la remontée des causes-effets soit infinie.   Au terme de la remontée il doit y avoir une cause première qui, elle, n'est pas causée - sans quoi l'exténuante odyssée de la remontée à l'infini reprendrait de plus bel. 

Ainsi, défendre l'idée qu'il y a infinité de causes-effets en vient à défendre l'idée qu'il n'y a pas de solution au problème de l'origine causale de la séries des causes-effets.  Or, il est impossible qu'il n'y ait pas de solution réelle au problème bien concret et bien réel de la causalité dans le monde.  S'il y a un problème, il y a nécessairement une solution.  Et cette solution implique l'existence d'une cause absolument première, qui existe, à laquelle on abouti au terme à la remontée des causes, et sans laquelle il n'y aurait tout simplement pas de hiérarchie des causes.

Puisque nous savons qu'un telle hiérarchie existe, car nous sommes tous les jours témoins de la logique causale à l'œuvre dans le monde, à tous les niveaux de la hiérarchies des être, nous sommes ainsi conduit à admettre l'idée que la hiérarchie des causes s'arrête à une première cause non causée, "quam omnes Deum nominant" (que tous appellent Dieu) [2].  Notons par ailleurs que la preuve par la hiérarchies des causes peut aussi être appelée preuve par l'origine, parce que par elle s'impose l'idée d'une origine première de toutes les causes secondes.

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[1] Van Steenberghen, Fernand, Le Dieu caché, Publications universitaires de Louvain (coll. Essais philosophiques), 1966, p. 144.

[2] Thomas d'Aquin, Somme théologique, Éditions de la revue des jeunes, tome 1, 1925, p. 79.

mardi 19 juin 2012

AUTOUR DE CARNETS D'AMÉRIQUE, DE CHRISTIAN RIOUX

Quelqu'un a probablement déjà écrit - mais qui, où et quand, je l'ignore - qu'un livre est une formidable machine à remonter dans le temps.  Or, avec les bouleversements et développements de toutes sortes qui accélèrent actuellement la marche des affaires humaines, nul n'est besoin de remonter très loin pour s'apercevoir que l'histoire, qui semblait marquer le pas dans les années '90, se dirige de nouveau précipitamment vers un avenir à la fois prévisible et préoccupant.  Prévisible parce que l'Asie monte en puissance.  Préoccupant parce que, sans descendre en vrille, l'Occident stagne piteusement.     

Aujourd'hui, je commence la lecture de Carnets d'Amérique, un recueil qui rassemble les articles écrits par le journaliste Christian Rioux à l'occasion d'un long séjour passé aux État-Unis pour le compte du Devoir.  La publication initiale des articles dans ce quotidien s'est étalée pour l'essentiel d'août à novembre 2004, même si le recueil contient aussi des textes de 2005.  Le livre est paru quant à lui en octobre 2005.  Je connais déjà un peu Christian Rioux pour avoir lu dans Le Devoir un certain nombre de ses chroniques, qui paraissent généralement le vendredi.  Je dois admettre que j'apprécie son jugement, qui la plupart du temps aide à prendre un peu de hauteur, autrement dit à sortir de nos ornières provinciales.     

Cela dit, j'ignorais jusqu'à l'existence de Carnets d'Amérique avant d'aller fouiller les étales de bouquins d'un bazar improvisé, érigé dimanche dernier à proximité de l'église Sainte-Famille, mon église paroissiale.  La messe était dite, il faisait beau comme à Rio, les livres étaient bradés, et je suis un acheteur de livres impénitent.  J'ai donc jeté mon dévolu sur un René Girard, quelques Jean Vanier, et une petite pile de Prier la Parole, d'Enzo Bianchi.  Puis, j'ai mis la main sur Rioux, afin qu'il tienne compagnie à Régine Pernoud, Didier Decoin et Louis Pauwels, dont j'ai retenu les services pour la somme dérisoire de... 17$.  

Si les articles qui composent Carnets d'Amérique n'avaient pas été rassemblés pour en faire un livre, je ne les aurais probablement jamais lus.  La décision de les édités sous forme de livre, au Boréal, dans la collections Papiers collés, est un choix qui leur assure une certaine pérennité. Mais en même temps, paradoxalement, c'est un choix que les expose plus crûment au passage du temps.  En effet, s'ils étaient restés à l'état d'articles épars, perdus dans les archives numériques, l'oubli les aurait dévorés, puis conservés dans ses entrailles. L'oubli, qui est une des seules formes d'éternité que le monde moderne connaisse encore.  Un autre de ses visages est bien sûr la mort, mais d'elle, on parle le moins possible, pour éviter les conversions.         

Août 2004, c'est proche et c'est loin à la fois.  C'est moins d'un an et demi après le début de la Guerre d'Irak, déclenchée le 20 mars 2003.  À cette époque-là, j'étais au Mexique, et je me débattais avec mes problèmes sentimentaux et les images d'une America  vue par en-dessous et d'un Québec vu d'ailleurs.  Je me rappelle que nous regardions l'histoire s'écrire à la télévision, le soir, à l'heure où les cucarachas frénétiques s'envolent soudain et se frappent contre les murs, pour retomber comme des douilles vides sur le sol avant de reprendre leurs déambulations zigzagantes dans les rues sales del Sur, à la recherche de restants de table à grignoter, à l'ombre d'un sac d'ordures.  J'ai toujours éprouvé une profonde répugnance pour cette famille de parasites, qui infestait la maison où j'habitais, mais à choisir entre le fléau des cucarachas et celui des Apaches, il est clair que ma préférence va aux premières, car ces bestioles ne sont jamais des douilles que par métaphore.     

Malgré mon peu de goût pour la guerre, qui a perdu du lustre depuis Hiroshima, je dois admettre qu'en Irak tout a été fait proprement, par d'incontestables experts : l'invasion, le déferlement des chars, la chute du régime, la traque du dictateur, le nœud coulant, le pompage du pétrole et la livraison à domicilie.  De tout ce flot d'événements, de reportages, de breaking news, nous gardons plus qu'aucune autre en mémoire cette fameuse séquence de la statue de Saddam Hussein jetée en bas de son socle.  Ce qui révèle notre inclination pour les moments à forte connotation symbolique, où les sinuosités du réel s'effacent, le temps d'un cliché.  Cette scène nous a donné un instant l'illusion - nous voulions tous y croire - que l'essentiel était de gagner la guerre, et que la paix s'imposerait ensuite d'elle-même.  La suite des choses nous a prouvé le contraire.  La paix est arrivée, et avec elle l'occupation militaire, les attentats-suicides, les luttes inter-confessionnelles, le fanatisme religieux et la persécutions des chrétiens.      

Les journalistes, embedded ou pas, ne nous montraient pas grand-chose de cette spirale de violence dans laquelle s'enfonçait la Mésopotamie.  Quelques colonnes de fumées, quelques voitures éventrées par des bombes, quelques mètres carrés de sable maculés du sang.  Seules les révélations sur Abou Ghraib et Guantanamo nous ont fait voir les jupons d'un guerre qui a pris l'habitude, depuis le Viet-Nam - sa dernière folie -, de ne jamais sortir en public sans être tirée à quatre épingles.  Bref, c'était la guerre vue depuis les rivages télévisuels de la vie.  Une guerre dans le tourbillon de laquelle nous sommes passés, volens nolens, et dont nous sommes sortis sans un égratignure - pour la plupart.  Terminée officiellement depuis le 18 décembre 2011 (ça fait six mois et un jour aujourd'hui), elle fait désormais partie de l'histoire.  Elle n'en provoque pas moins de profonds remous, la nuit, j'en suis sûr, dans l'âme de ceux qui l'ont faite, de ceux qu'elle a défaits, de ceux qui s'efforcent maintenant de réunir leurs souvenirs hallucinés - pour témoigner.

Mais pour les millions d'Américains restés au bercail, 2004 c'est surtout l'époque de l'innocence à jamais perdue, du retour au réalisme et à la géopolitique 101, après la liquidation du rêve de la pacification facile du monde par la démocratie et le marché sous la houlette des U.S.A.  Médusés, les Américains découvraient que les forces de l'histoire pouvaient rouler des rivières de sang jusque sur les pelouses bien tondues de leurs bungalows.  Ils ne se doutaient pas encore, pauvres eux, que lesdits bungalows étaitent dangereusement hypothéqué et qu'une autre tuile était près de leur tomber sur la tête.  La crise financière de 2008 n'était pas loin, mais en 2004 nous n'y étions pas encore.  Tandis qu'aujourd'hui nous y sommes toujours, nous peinons à en sortir ; et peut-être que, d'une certaine manière, nous n'en sortirons jamais vraiment, étant donné que le monde bascule vers l'Asie et que les lourdeurs de nos économies nous apparaissent de moins en moins comme un passage à vide, et de plus en plus comme les symptômes d'un imparable vieillissement.  Nous ne déclinerons que relativement par rapport à une Asie dont la puissance est loin encore d'être consolidée, mais nous déclinerons certainement.

Je le dis en aparté : il faudra bientôt écrire dans les manuels (je ne crois pas que cela soit déjà fait) que s'ouvre actuellement un nouveau chapitre de l'histoire humaine, après cinq siècles de domination occidentale sur le monde.  Je sens le besoin de le dire, car je n'entends pas souvent les commentateurs de l'actualité le confesser.  Pourtant, toutes les élites occidentales savent que c'est ce qui est en train de se produire.  Tous les peuples occidentaux sentent que c'est inéluctable, puisque les Chinois peuvent tout construire désormais - y compris des stations spatiales.  Mais personne ne le dit au bulletin de 18h (sauf peut-être François Brousseau).  Comme si on était incapable de délaisser un instant le fait divers et l'anecdote pour regarder ensemble le portrait global de l'évolution du monde.  L'essor de l'Asie est pourtant la seule vraie nouvelle, après celle de la Résurrection de Jésus-Christ.  Du moins celle à partir de laquelle tout le reste exige d'être pensé.  J'attends donc avec impatience le jour où l'on ajoutera un nouveau chapitre aux manuels d'histoire.  L'impulsion viendra certainement de Harvard ou d'Oxford. J'imagine déjà le titre du nouveau chapitre qu'un brillant historien du Massachusetts ou de l'Oxfordshire ajoutera à son Handbook of World's History : The decline of the Western world and the rise of the Estern powers

 Mais revenons à nos méditations autour de Carnets d'Amérique.  2004, c'est l'époque, enfin, où, exacerbé par la décision du Président Bush d'envahir l'Irak, un antiaméricanisme virulent inonde les ondes, les écrans et aussi les pages de la toile.  Une toile qui, pour la première fois de l'histoire, nous permet de suivre la guerre sur le web 2.0, c'est-à-dire d'y participer activement par la propagande artisanale confectionnée dans les blogs. Christian Rioux, qui a nettement marqué ses distances par rapport au discours de haine dirigé contre les Américains, nous dit qu'il a perdu des amis pour s'être inscrit en faux contre l'idée, indiscutée dans les milieux contestataires de gauche, que les État-Unis représente la pire menace contre la paix dans le monde.  J'espère pour lui que les liens avec ses amis de longue date ont été renoués depuis.  Ce serait un dommage collatéral (expression militaire définitivement passée dans l'usage courant) en moins. Mais quoi qu'il en soit, Carnets d'Amérique - ouvrage au demeurant sans complaisance à l'égard des dérives du modèle américain - s'offre à nous comme un outil pour penser les États-Unis - ce monstre de complexité - autrement qu'avec les catégories manichéennes de l'antiaméricanisme primaire.

mardi 12 juin 2012

QUAND LES CATHOLIQUES SONT PERSONÆ NON GRATÆ - texte en cours de correction

À l'occasion de la campagne pour les élections législatives de 2012 en France, Le site Liberté politique publiait un bel éditorial, signé Philippe Oswald, sur la nécessaire participation des catholiques aux grands débats de société.  À propos de l'accueil assez froid qu'on réserve maintenant de façon conventionnelle aux catholiques qui osent s'inviter dans le débat public, on peut y lire ceci :
"— Au secours, les cathos sont de retour ! Voilà qu’ils sortent des sacristies pour mettre leur grain de sel dans le débat politique, social, économique, bioéthique, écologique ! Quel culot, qu’ils la bouclent, on ne leur a rien demandé !
Ce cri enfle dans les rangs – nombreux et puissants – des faiseurs d’opinion. A les entendre, dans une société qui se targue d’ouverture à tous et de liberté sans limite, une seule catégorie de citoyens devrait être privée du droit à la parole : les « religieux », les chrétiens, les catholiques (par ordre croissant de dangerosité).  Ne deviennent-ils pas en effet des hors-la-loi, ceux qui défient le consensus relativiste en prétendant invoquer au nom de Dieu et de la nature humaine une vérité qui s’imposerait à l’homme ? Qu’ils gardent Dieu pour eux, dans la stricte limite de la « sphère privée », et ne s’avisent pas de donner leur avis sur les choses de la vie, l’amour,  l’argent, le travail, la sexualité, la procréation, l’embryon, le mariage, la maladie et la mort ! Car ces réalités-là sont désormais le domaine réservé des promoteurs des « avancées » sociétales dont l’adoration scelle le droit de cité, tel le culte rendu à l’empereur dans la Rome antique. Ils entendent échafauder entre eux l’avenir radieux du bon peuple  et tiennent pour des agresseurs ceux qui osent réintroduire la transcendance ou la nature humaine dans le débat public. «Déistes » et « naturalistes », pouah, pas de ça au pays de la laïcité !" 
 Et l'auteur d'enchaîner en posant cette question très pertinente :  " Mais de quel droit, cette exclusion ?"

L'éditorial vaut la peine d'être lu jusqu'au bout (voir le lien plus bas).  Il traite en somme du problème du laïcisme, évoqué ici dans l'article intitulé De l'effet corrosif de certains principes du libéralisme.  Sur la base de critères faussement objectifs, l'idéologie laïciste tente de disqualifier et d'exclure les chrétiens du débat public chaque fois que ceux-ci entreprennent de faire entendre leur voix, une voix qui diverge par rapport à la vulgate à la fois séculariste, libertaire et relativiste qui inonde l'Occident de part et d'autre de l'Atlantique, principalement au moyen des médias de masse.   

Cette ostracisation tranquille qui s'est faite et continue à se faire le plus naturellement du monde, sans que personne ne s'en formalise outre mesure, ne découle pas néanmoins des seuls calculs politiques de la caste parlementaire ni des seuls effets de la logorrhée médiatique sur la tradition religieuse.  Le monde intellectuel aussi verse dans le même travers.  C'est donc de plus haut que viennent les causes de la déchristianisation.  C'est en tout cas ce que nous laisse penser les réflexions que faisait l'historien René Rémond, il y a déjà plus de dix ans, dans un livre d'entretien avec Marc Leboucher, intitulé Le christianisme en accusation


"Le christianisme souffre aujourd'hui d'une sorte de discrédit qui, comme vous le remarquez, ne touche pas toutes les religions.  Le bouddhisme, en particulier, bénéficie d'un préjugé favorable : on le tient pour un interlocuteur valable, tout auréolé d'exotisme et paré de la nouveauté du jour.  Et même au cœur du christianisme, il faut aussi faire des distinctions entre les différentes confessions: Églises de la Réforme et l'orthodoxie, celle-ci sans doute à cause de sa spiritualité, ne connaissent pas au même degré ce phénomène.  C'est le catholicisme qui subit le choc en première ligne et de plein fouet, c'est lui qui est récusé comme interlocuteur valable au plan intellectuel: on estime qu'on a rien a entendre de lui et qu'il n'a plus rien à dire ni à apporter.

Certes, les censeurs les moins sévères admettent qu'il a probablement joué un rôle important au cours de l'histoire, qu'il mérite un hommage poli.  Mais ce rôle est achevé, bel et bien terminé.  Comme le marxisme, le christianisme aurait fait son temps, il fait partie de la grande histoire, mais la page est tournée.  On peut accompagner son enterrement à la rigueur de quelques fleurs, mais on en referme pas moins sa tombe." (Rémond, René, Le christianisme en accusation, DDB, 2001, p. 14-15)

Au Québec, il est évident que le peu de considération dont font montre les médias et les politiques à l'égard du christianisme et des chrétiens tire son origine du discrédit dont cette religion est l'objet dans le milieu intellectuel depuis un demi-siècle.  Depuis les débuts de la réforme de l'éducation dans les années '60, des cohortes toujours plus nombreuses de professeurs sortent frais émoulus de l'université sa rien savoir, ou presque, au sujet du dogme, du culte, de la morale ou de la spiritualité chrétienne.  Or, ce sont eux qui forment les jeunes générations d'avocats, de journalistes, de politiciens à l'art de penser.  Et ce sont ces nouvelles élites qui occupent ensuite l'espace public, qui débattent, opinent ou pontifient sur tous les sujets, y compris ceux touchant de près à la religion, toujours sans vraiment rien connaître de l'essence du christianisme.  Qu'il s'agisse des écoles confessionnelles, des accommodements raisonnables ou des sapins de Noël, qu'ils soit question de l'influence de la "droite religieuse" au Canada, de la morale sexuelle promue par le pape ou du droit de blasphémer au nom de l'art, combien nombreux sont ceux qui ironisent, déconstruisent ou stigmatisent jusqu'à plus soif, sans rien connaître de la foi chrétienne, sinon cette image caricaturale qu'en donne l'histoire une fois que l'histoire est passée au crible du révisionnisme ultra laïque. 

 Le récit déformé de l'histoire du christianisme qu'on colporte un peu partout (mais d'abord à l'école et dans les grands médias) est en effet accablant de simplisme, d'ignorance et de mauvaise foi.  Dès lors qu'on s'aventure à parler de l'Église, il faut, semble-t-il,  enchaîner obligatoirement tous les poncifs sur les croisades, l'inquisition espagnole, les sorcières au bûcher et Pie XII ami des nazis.  Si on ne passent pas par ces figures imposées, on a comme le sentiment, chez nos doctrinaires de la liberté, de ne pas avoir fait son devoir, de ne pas avoir préservé le genre humain du joug clérical et de la menace que l'Église catholique fait peser sur l'humanité par son obscurantisme.  Par ce procédé vil et poussif, qui est le fruit avarié du minutieux filtrage idéologique de l'histoire par les experts ; par cette ribambelle de lieux communs qui diabolisent une institution et une communauté qui ont contribué d'une façon incomparable à l'humanisation des conditions de vie matérielle et à l'essor de la pensée en Occident, ils transmettent aux jeunes générations ce que nous pourrions appeler une culture du dédain.

Cette culture du dédain qui déforme l'esprit des jeunes a été transmise par une longue lignée de professeurs, de publicistes et de philosophes dont les origines remontent aux Lumières et à l'époque de Pierre Bayle (1647-1706).  En 1935, l'historien Paul Hazard a commis un important ouvrage, Le crise de la conscience européenne, devenu un classique de l'histoire des idées, où est décrit par le menu le grand basculement des valeurs des années 1680-1715 qui a contribué à fonder la modernité dans un mouvement de profonde opposition à l'héritage catholique en particulier, et chrétien en général.  L'animosité envers le catholicisme n'est donc pas un fait nouveau en Occident.  Les formes contemporaines d'anticléricalisme et d'antichristianisme se rattachent à une longue tradition philosophique à la fois rationaliste, sceptique et matérialiste.  La particularité de la situation actuelle vient du fait que les idées antichrétiennes, qui forment le socle invisible de l'édifice spirituelle de la modernité, impreignent la culture de masse à un point tel qu'elles forment désormais l'arrière-fond indiscuté du discours social.  En somme, l'antichristianisme n'a plus qu'a se laisser porter par les idées reçues pour obtenir l'assentiment des masses.

Comme n'importe quels héritiers d'une tradition, les sceptiques, les matérialistes, les positivistes, les scientistes et les rationalistes de tout poil célèbrent leurs héros : Démocrite et Pyrrhon chez les Anciens, Descartes et Bacon chez les Modernes, Hawking et Dawkins chez les contemporains.  Ils ont aussi leurs martyrs, Giordano Bruno et Galileo Galilée en tête.  Le rappel régulier, dans la grande presse et les magazines spécialisés, de la mort atroce du premier sur le bûcher en 1600 et de la censure imposée au second par le Pape Paul V en 1616 viennent périodiquement confirmer les adeptes du rationalisme dans leur conviction que la pensée religieuse est une forme aberrante et maladive de la culture humaine, dont l'éradication progressive est heureusement en cours.  Il n'y pas lieu de nier ou d'essayer de justifier le traitement ignoble réservé par l'inquisition et le Saint-Office à certains penseurs et savants au cours de l'histoire.  Les dérives, bien qu'elles soient moins nombreuses qu'on veut nous le faire croire, sont incontestables et il faut se réjouir de l'évolution des mentalités, qui a permis de mieux discerner le rôle, les pouvoirs et les prérogatives de l'université et de l'Église.  Cependant, on peut se demander pourquoi il n'est question que des abus dans le discours social d'aujourd'hui?  Il relèverait de la simple honnêteté intellectuelle de rappeler que plusieurs de ceux qui ont contribué magistralement à l'avancée de la science au cours des âges étaient aussi des gens de foi, et que, partant, religion et science, foi et raison ne sont pas en concurrence les unes avec les autres, comme on se complaît trop souvent à le croire.   

L'abbé Georges Lemaître
Au Moyen Âge, les théologiens étaient comptés parmi les savants.  Un des plus grands d'entre eux était, sans conteste, saint Thomas d'Aquin.  Or, de nos jours il y a des professeurs de droit - pourtant incroyants - que la théologie morale de saint Thomas inspire encore.  D'autre part, si on effectue un balayage allant de la Renaissance jusqu'au début du 20e siècle, on rencontre une succession de chrétiens ayant œuvrés brillamment dans le domaine des sciences : Copernic, qui a redonné du lustre à l'héliocentrisme, au grand dam du pape, mais qui était moine tout de même ; le célébrissime Galilée, qui est mort chrétien, malgré ses rapports difficiles avec l'Église ; Newton, dont on connaît l'immense contribution à la physique, mais dont on ignore souvent la passion pour l'exégèse biblique (qu'il pratiquait assez mal apparemment, puisqu'il était, dit-on, unitarien) ; l'abbé Lemaître, qui a contribué à l'élaboration de la théorie du Big bang.   On pourrait compléter le portrait en faisant mention d'un personnage appartenant à l'histoire contemporaine, le docteur Jérôme Lejeune (1926-1994), qui a découvert le problème génétique à l'origine de la trisomie 21 et qui a siégé à partir de 1974 dans diverses institutions pontificales, dont l'Académie pontificale pour les sciences.  Parmi les grands scientifiques de notre époque, il y aussi des chrétiens, comme M. Francis Collins, qui, entre deux Notre Père, a cru bon superviser le séquençage du génome humain à titre de directeur du Human Genome Project.  Et, de son coté, en 2009, le pape Benoît XVI a cru bon le nommer à l'Académie pontificale pour les sciences. 

Maintenant, si nous tournons un instant notre regard vers le domaine socio-politique, nous sommes conduits à faire le même constat : la voix des chrétiens, des catholiques en particulier, ne porte pas, car elle n'est presque plus relayée par les médias de masse, qui s'en méfient.  Sans doute l'est-elle de temps à autre, mais c'est dans l'incompréhension la plus complète et de manière telle que la crédibilité de l'Église en sort à à chaque fois gravement diminuée.  On en déduit que dans le domaine sociale le christianisme, pourtant reconnu durant des siècles comme un actif promoteur de la dignité des plus faibles et des plus pauvres, n'inspire plus confiance.  La morale évangélique n'inspire guère davantage les nouvelles luttes pour plus de justice et d'équité menées par les jeunesses contestataires.  Pensons à ce qui s'est passé ce printemps au Québec.  Pensons à la guerre idéologique qui a fait rage autour de la question de la hausse des frais de scolarité.  Dans ce grand combat entre Marx, Trotsky, le Forum économique mondial et l'anarcho-penda d'une part, Rockefeller, John Ford, le Forum de Davos et Wall Street d'autre part, on est parvenu in extremis, entre deux jets de pierre et trois coups de matraque, à trouver une petite place pour Gandhi, inspiré dans sa pratique de la non-violence par la lecture de l'Évangile, et pour Martin Luther King, qui seul sauve l'honneur des chrétiens.  En ce pays d'ancienne catholicité qu'est le Québec, personne n'a trouvé le moyen de faire une place à un saint du calendrier catholique, comme saint Thomas More, parton des hommes politiques, ou saint François D'Assise, que d'aucuns voient comme le patron des anarchistes [1]?   Certes, il y a bien eu quelques étudiants qui se sont sentis crucifiés par la hausse des frais de scolarité, et qui l'ont fait savoir en créant des saynètes.  Malheureusement, le recours au christianisme s'arrête là le plus souvent, c'est-à-dire au recyclage de quelques symboles enprunté à l'histoire de l'art.  Force est donc de constater que, dans toute cette affaire, le christianisme était absent.  Et cette absence s'explique comment, sinon par l'effort soutenu des élites des 40 dernières années pour le mettre hors-jeu, non seulement politiquement, mais aussi culturellement.  

Face à un sort aussi peu enviable et devant une situation aussi lamentable, qui révèle le gouffre d'impuissance et de silence dans lequel l'Église est tombée après avoir été chez nous une des plus influentes institutions de la société, certains sentiront peut-être la colère les envahir.  D'autres sentiront dans leur cœur le poids d'une lourde affliction.  Il est compréhensible d'éprouver de pareils sentiments lorsque le combat spirituel est si fort, que l'on aime l'Église et qu'on la voit régulièrement être assimilée à toutes les turpitudes (discrimination, abus, corruption) sans pouvoir faire plus que de prier en reprenant les mots du psalmiste: "Seigneur, qu'ils sont nombreux mes adversaires" (Ps 3, 2).  Mais au-delà de cette nécessaire hygiène spirituelle, qui nous préserve du cancer de la haine et nous remet sur le chemin de l'amour des ennemis, la question de l'engagement des catholiques en société reste posée.  Et nous revient cette question obsédante : la situation est-elle désespérée?  À cette question il faut répondre : évidemment qu'elle est désespérée.  Elle l'est et elle le restera toujours, car c'est le propre de notre condition que d'être une condition désespérante.  Si nous n'étions pas irrémissiblement dans une situation désespérée depuis la Chute, Dieu ne nous aurait pas envoyé son Fils Unique et celui-ci n'aurait pas eu de motif valable de nous dire, en remontant vers son Père : "Je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde" (Mt 28, 20).  S'il l'a dit, c'est parce qu'il savait bien qu'en dehors de lui nous ne pouvions rien faire ( Cf. Jn 15, 5), parce qu'il savait mieux que quiconque que notre situation était et resterait toujours désespérée sans lui.

À la question : "La situation est-elle désespérée?" la réponse est donc simple tout en étant double : avec le Seigneur, aucune situation n'est désespérée. Rappelons-nous : "Dans le monde, vous trouverez la détresse, mais ayez confiance ; moi, je suis vainqueur du monde." (Jn 16, 33) [2].  Inversement, la situation est toujours désespérée sans Dieu.  Toujours.  Quelles que soient les vicissitudes de l'histoire.  Quels que soient les aléas de la vie.  Car le désespoir est l'autre nom de la vie sans Dieu.  On peut être heureux sans Dieu, on peut vivre une vie épanouie sans Dieu, on peut agir, transformer le monde, rendre service, aider les pauvres ; on peut faire de l'art, créer des chef-d'œuvres, gagner le prix Nobel ; on peut savourer la vie, ses parfums, ses délices ; on peut voyager, faire l'amour aux femmes, écouter du Vivaldi, siroter un porto ; on peut amadouer l'Everest, caresser la pelouse des fonds marins, étonner jusqu'aux étoiles par nos prouesses techniques et scientifiques ; on peut vagabonder entre Saturne et Jupiter par sonde interposée, tutoyer les galaxies, vérifier l'étanchéité de l'univers.  On peut abattre une à une les frontières de l'infiniment petit, fissurer l'atome, fricasser le génome, fabriquer le vivant ; mais on ne peut pas espérer sans Dieu.  Pour espérer, il faut avoir un motif raisonnable de croire que quelque chose va continuer à exister pour toujours, que quelque chose va nous aider à surmonter avec force et puissance l'épreuve vertigineuse du retour à l'informe, du retour au néant, du retour impitoyable au non-être.  Or, ce quelque chose existe, quam omnes Deum nominant (que tous appellent Dieu).  Et quand on lui demande de décliner son identité, il répond sans circonlocution : "Je suis" (Ex 3, 14).                   

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[1] Dans la biographie qu'il a consacrée à celui qu'il nomme affectueusement Frère François, Julien Green à consigné cette anecdote savoureuse: "En 1982, à Bâle, cette inscription en noir sur un mur : Vive François d'Assise, patron des anarchistes..." 

[2] Précision: le Christ n'est pas vainqueur du monde comme le serait un conquistador : "Si ma royauté venait de ce monde, j'aurais des gardes qui se seraient battus pour moi." (Jn 18, 36).  Le Christ est vainqueur du monde d'une façon qui se trouve explicitée dans la lettre de saint Paul aux Romains : "Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais soit vainqueur du mal par le bien." (Rm 12, 21) ; et dans la lettre de saint Paul aux Éphésiens : "...par sa chair crucifiée, il a fait tomber ce qui les [Israël et les peuples païens] séparait, le mur de la haine..." (Ep 2, 14)

lien: 

DE L’EFFET CORROSIF DE CERTAINS PRINCIPES DU LIBÉRALISME - texte en cours de correction

Je voudrais ici défendre l'idée que le libéralisme a été - et demeure encore aujourd’hui - un vecteur de sécularisation de la civilisation occidentale.

Le libéralisme : cause de la sécularisation

Cette idée éveillera le scepticisme chez certains, qui rappelleront que les États-Unis sont le pays le plus libéral du monde et aussi, en même temps, un des plus religieux et des plus fervents qui soient. L'objection est de taille.  Elle pourrait nous inciter à chercher les causes de la sécularisation du côté des fondements philosophiques de la pensée moderne ou de l'évolution matérielle de la civilisation, ou encore dans la dissolution des mœurs qui a suivit la révolution sexuelle des années soixante  Les philosophies de la modernité, les mutations de la culture matérielle et l'évolution des mœurs ont évidemment à voir avec les bouleversements que subit le christianisme et régime de modernité.

Mais en même temps, c'est au libéralisme en tant que philosophie morale, en tant qu'idéologie politique qu'on doit d'avoir des institutions qui incarnent et promeuvent l'esprit moderne de tendance rationaliste, un développement de la culture matérielle qui malmène le mode de vie traditionnel auquel le christianisme a été étroitement lié, et une libération des mœurs portée par la revendication d'une vie sexuelle débarrassée des tabous et présentée en modèle par l'industrie du divertissement de masse.  Je crois donc que c'est vers le libéralisme qu'il faut tourner notre regard si on veut comprendre pourquoi l'Occident chrétien est aujourd'hui autant marqué par la sécularisation des comportements, des attitudes et des sentiments de l'homme.   

John Locke, grand théoricien du libéralisme
En effet, en tant qu'idéologie politique, le libéralisme a permis à la pensée moderne d'agir à travers des institutions et d'introduire de nouveaux comportements sociaux, comme la liberté de parole, la liberté d'association ou le suffrage universel.  En outre, c'est en raison du pragmatisme libéral, caractérisé par la recherche de l'efficacité, que la culture matérielle a évolué vers une société d'abondance qui rend moins aigu le drame de la condition humaine, et donc moins urgent le secours de la divinité.  C'est enfin au nom d'une liberté affranchie de la morale chrétienne que la révolution des mœurs s'est produite, ouvrant ainsi la voie à l'essor de la culture contraceptive, au divorce, à l'avortement, puis plus tard à la fécondation in vitro, à l'eugénisme, à l'union libre et aux unions homosexuelles.

Le libéraux classiques, diront les connaisseurs en histoire, n'auraient pas forcément été heureux ni d'accord avec toutes ces nouveautés.  Qui plus est, les libéraux de l'âge classique étaient très conscients de ne pas pouvoir remplacer la religion par une doctrine politique.  Une part importante d'entre eux était déiste, partisan de la loi et de la religion naturelle, et les autres qui étaient chrétiens n'avaient pas de mal à reconnaître combien la civilisation était redevable au christianisme des bienfaits apportés aux hommes par sa  morale et sa spiritualité.  Il ne serait jamais venu à l'esprit des pères du libéralisme d'effacer toutes présence du christianisme en société.  Son utilité sociale était trop évidente.

La dissolution du christianisme n'était pas au programme des libéraux, mais c'est pourtant que ce qui s'est produit et ce qui continue de se produire de nos jours dans maints pays où domine la culture politique libérale.  En tant que systèmes explicatifs globaux, les idéologies, libéralisme en tête, ont peu à peu remplacé les religions dans leur rôle qui était de fournir un horizon de sens à la vie.  Ce changement de mentalité s'est produit moins par une effort concerté des élites, semble-t-il, que par effet de glissement.  La capacité d'action de l'homme sur la nature, sa capacité à voyager plus facilement, sa facilité croissante à produire de la richesse l'on peu à peu détourné de l'activité spéculative et l'on conduit à se jeter de plus en plus exclusivement dans l'action.    

Si bien qu'au regard de la sécularisation, il est légitime de faire porter une part du blâme au libéralisme.  La sécularisation de la culture se caractérise par l’abandon de la réflexion métaphysique au plan intellectuel ; par la réduction de l’expérience religieuse à du sentiment au plan spirituel ; par le confinement de la religion à la sphère privée au plan social ; et par la transformation de la religion révélée en une forme de moralisme (au 19e siècle) ou d'humanitarisme (au 20e siècle) qui sont les deux seules formes de « religiosité » dont l'influence est tolérée au plan politique.  Or voilà, ces phénomènes sociaux sont caractéristiques des sociétés dominées par le libéralisme.  Il est donc permis de croire que la position hégémonique du libéralisme en Occident explique pour une bonne part l'effacement de l’axe vertical de la métaphysique au profit du seul axe horizontal de l’histoire comme ultime axe interprétatif de la culture humaine.

Une dérive idéologique à partir du principe d'égalité

Les dérives consécutives à l'affirmation sans nuance de l'égalité de droit en matière religieuse - idée libérale - est selon moi une des principales causes de la sécularisation des sociétés occidentales. C'est sur cette dérive que je voudrais m'attarder un instant. Je voudrais d'abord souligner sa responsabilité dans l'essor d'une culture égalitariste tous azimutes dont les effets délétères se donnent à voir toujours plus crûment.  L'égalitarisme passe pour être l'adversaire du libéralisme, mais il en est une composante.  En effet, le libéralisme s'appuie dans sa revendication des liberté sur un principe du droit naturel qui, à la base, est absolument valable : celui de l'égale dignité de tous.  De ce premier principe découle le droit imprescriptible à la liberté de conscience et de religion.  Et de ce droit découle dans les sociétés libérales une pluralité religieuse de fait, qui n'a pas que des effets positive, nous allons le voir, mais qui est tout de même une des manifestation les plus achevées du principe d'humanité, car il garantie aux hommes de pouvoir chercher honnêtement de la vérité sur Dieu, sans être inquiété par quelque forme d'abus, de contrainte et de violence que ce soit.  

Allégorie de l'Égalité
L'égalitarisme, née du principe de l'égale dignité de tous et de leur égale liberté, y compris en matière religieuse, est devenu à une sorte forme aberrante de la pensée, bancale dans ses fondements, et dangereuse dans ses implications.  Car l'idéologie égalitariste appliquée à la sphère du religieux induite des attitudes parfaitement irrationnelles, qui vont à l'encontre du bon sens et du bien comme.  Érigé en principe absolu et incontesté, il neutralise la faculté de juger et interdit toute forme d'évaluation de la valeur de vérité des religions, sous prétexte de respect de l'autre et de neutralité de l'État.  Il en découle des grands maux dans l'ordre de l'esprit, et par voie de conséquence, dans la vie de tous les jours.  L'origine de cette idéologie remonte, il faudrait examiner cet hypothèse, à l’épisode sanglant des guerres de religions, au 15e siècle. L'affirmation du droit politique de confesser la religion de son choix est apparue à l'époque comme un moyen efficace de mettre fin aux carnages.  La religion pouvait donc toujours éclairer les hommes, mais seulement à l'échelle de l'individu.

 Et seulement dans la sphère privée.  L'accent mis sur la dichotomie vie publique/vie privée est en effet une autres particularités des sociétés libérales. En dissociant toujours plus clairement religion et politique grâce à l'usage de ces deux concepts qui dressent un mur à l'intérieur même de l'homme, les société libérales sont parvenu à faire de la religion une affaire strictement privée, tandis que le politique devenait par excellence l’objet de la chose publique.  Et il ne fait aucune doute que l'instauration de ce nouveau modus vivendi une des causes de la sécularisation des sociétés occidentales. Il ne faut pas non plus hésiter à dire que, d’un certain point de vue, le libéralisme avait tout à fait raison de faire de la religion une affaire personnelle, intime, relevant de la conscience de chacun, car elle est bien cela, en effet.  Le premier mouvement des penseurs libéraux était donc le bon.  Toutefois, que le religieux soit d’abord affaire personnelle n'implique pas pour autant que la croyance et la pratique religieuse n'ont aucune répercussion sur la dimension publique de la vie humaine.  Bien au contraire.  

La vraie religion, qui transforme l'homme au plus profond de lui-même, éclaire aussi son intelligence sur les enjeux les plus cruciaux de la vie sociale.  Elle est donc appelée à inspirer l’homme dans toutes ses actions, les plus intimes comme celle de la vie amoureuse, aux plus officielles, telle l'adhésion à un parti politique.  Cette influence du religieux sur le politique – car c’en est bien une – ne relève cependant pas de la direction effective et directe des affaires politiques sur la base de préceptes théologiques, mais d’une imprégnation lente et réellement transformante de la vie politique par l’esprit évangélique, esprit qui se résume à l’impératif de justice et de charité envers tous les hommes.  On comprend que la tournure violente des querelles religieuses au 16e siècle n’ait pas permis aux penseurs libéraux de voir l’influence de la religion sous un jour aussi favorable.  Du point de vue des libéraux d’Angleterre, s’ajoutait le mauvais souvenir des « intrusions » de la papauté dans les affaires de l’État, à l’époque d’Henri VIII.  Les guerres de religion et les conflits avec la papauté ont donc concourus à faire de la religion, aux yeux des libéraux, un facteur d’instabilité politique plutôt qu’une inspirante doctrine promouvant la justice, la paix et la charité.

La conséquence de cette méfiance à l’égard de la religion, de cet éloignement par rapport à l’Église est la suivante : les penseurs occidentaux sont devenus étrangers au véritable esprit du christianisme.  Pourtant – ô paradoxe! – le christianisme est certainement la religion qui à le plus fermement défendu l’autonomie respective des sphères politique et religieuse au cours de l'histoire.  La conception chrétienne du rapport de complémentarité dans le respect de l’autonomie des sphères de compétence que doivent entretenir l’Église et l’État est quelque chose que la culture libérale contemporaine n’est désormais plus en mesure de comprendre.  Le simple fait de mentionner son appartenance à une religion suffit souvent aujourd’hui pour que quelqu'un soit disqualifié intellectuellement par son milieu, pour qu'il soit exclut des discussions, qu'il n'est plus accès aux tribunes, en raison de la soi-disant partialité de ses opinions et de leur soi-disant incompatibilité avec les exigences du débat rationnel. (C'en en effet le traitement qu'a réservé aux chrétiens le rapport de la Commission québécoise sur l'euthanasie et le suicide assisté. [1])   En pratique, donc, le discours d’inspiration religieuse n’a plus droit de cité.   

La marginalisation du fait et du discours religieux dans les sociétés occidentales a donc des racines historiques profonde.  Elle a commencé le jour où il a fallu traiter du problème de la pluralité religieuse et des rivalités entre Églises.  Ne parvenant pas à trouver une solution religieuse au problème de la division des chrétiens, il a fallu palier au plus urgent, et trouver un moyen de gérer la pluralité de fait des religions, de manière à  atténuer les tensions que cette nouvelles donne provoquait.  La solution religieuse au problème religieux ne venant pas assez vite, on a privilégié, en fonction des régimes, deux types de solution de nature politique.  La première solution, en vigueur dans les monarchies de droit divin, fut le cujus regio, ejus religio, qui obligeait les sujets à adopter la foi du souverain. L’autre solution, issue de la culture libérale, fut de reconnaît, pour ainsi dire, « l’égalité des différentes religions devant la loi », afin de faire cohabiter toutes les confessions chrétiennes dans un même espace politique, en se basant sur le principe de séparation de le vie publique et de la vie privé.

Tant et si bien que les pays protestants de culture libérale (Angleterre, Pays-Bas) ont donné droit de cité à toutes les confessions chrétiennes.  Sauf au catholicisme, bien sûr, car c’est contre lui que tous les protestantismes étaient en réaction.  En réalité, il faudra attendre le 19e siècle pour que le Royaume-Uni reconnaisse le catholicisme et devienne vraiment un état pleinement libéral au plan religieux.  Aujourd’hui, la pratique correspond à la théorie : les démocraties libérales soutiennent qu’en matière de croyance religieuse, l’individu est libre d’adhérer à la religion de son choix, sans que le pouvoir politique n’intervienne dans ce choix.  D’une certaine façon, donc, on peut dire qu’en régime libéral, toutes les religions sont égales en droit.  Cependant, parce qu’il est soucieux de la primauté du droit, le libéralisme n’est pas un espace d’anarchie religieuse où toutes les formes de croyances peuvent se développer sans qu’aucune vigilance de l’État ne soit jamais exercée.  Au contraire, en se fondant sur les droits de l’homme, la société libérale prend soin de tracer une linge entre les formes aberrantes de vie religieuse (sectarisme, fanatisme religieux) et les formes traditionnelles et institutionnelles, dont l’utilité publique est reconnue.

De la tolérance à l'intolérance

En régime libéral, l’acceptation de la pluralité religieuse est ainsi justifiée par le principe de la tolérance religieuse, et la tolérance à l’endroit de la religion prévaut tant et aussi longtemps que religion ne signifie pas violation des droits de la personne.  La tolérance est un maître mot de la philosophie des Lumières, époque de gestation du libéralisme en France.  Des batailles épiques ont été menées en son nom par les philosophes français.  Pensons à l’Affaire Calas, qui a inspiré à Voltaire son Traité sur la tolérance.  À y regarder de près, donner le droit de cité à plusieurs religions respectables était le choix qu’il fallait faire.  Les dirigeants qui ont fait ce choix étaient bien inspirés.  C’est en effet la seule façon de respecter la liberté de conscience et de religion des individus, qui ont moralement le devoir de chercher la vérité, en matière religieuse comme dans le reste, et qui par conséquent ne doivent pas être empêchés d’y adhérer une fois qu’ils l’ont trouvée.  Mais cette ouverture à la pluralité religieuse ne devrait pas immédiatement entraîner, sous prétexte de neutralité de l’État, une dissociation totale de l’Église et de l’État dans les pays qui ont été évangélisés.

Édition de poche du Traité sur la tolérance
En effet, la séparation radicale de l’Église et de l’État apparaît comme une mutilation culturelle là où la collaboration entre les deux ordres de pouvoir remonte à des siècles ; là où les traditions et la culture nationale ont été durablement transformées (au mieux) par le message évangélique (pensons au riche patrimoine artistique, au développement du savoir, à la culture de l’entraide que l’Occident doit au christianisme) ; là, enfin, où la vie collective a été rythmée depuis toujours par la manière chrétienne d’habiter le temps (le septième jour il se reposa - Gn 2,2) et par la succession des  grandes fêtes liturgiques (Toussaint, Noël, Pâques, etc.)  Dans le contexte occidental où subsiste l’héritage humaniste de l’ancienne Chrétienté, le choix politique d’interdire toute reconnaissance et toute collaboration ne peut qu’entraîner une déstructuration profonde des sociétés, par l’érosion progressive du fond spirituel et moral qui forme le socle de la vie des personnes et des nations, et qui doit sa solidité en majeure partie à la révélation chrétienne.

Le rejet de l’influence du christianisme sur la vie sociale participe en définitive d’une attitude d’intransigeance à l’égard de cette religion en particulier, et du fait religieux en général.  Or, cette intransigeance ne peut déboucher que sur l’intolérance.  Chose tout à fait paradoxale quand on sait que l’Occident libéral prétend être la terre de la tolérance.  Certes, on fait montre de tolérance en matière politique, morale, esthétique.  Mais à l’égard du christianisme, de moins en moins.  Cette intolérance nouvelle, qui a poussé l'historien René Rémond à dénoncer en 2005 l'apparition d'un nouvel antichristianisme, s'explique par le fait que le pluralisme est plus qu’une simple acceptation de la pluralité de fait des opinions.  Le pluralisme est une véritable idéologie qui érige la pluralité en valeur normative, et qui, comme toute idéologie politique, fonctionne sur le  mode de la rivalité implacable et de la propagande.  Ainsi, le pluralisme institutionnalisé d’aujourd’hui, dont le cours ECR est le parangon, n’hésite-t-il pas à refouler ses ennemis le plus loin possible dans les marges de la vie social.  Qui sont ses ennemis?  Tous ceux qui refusent que l'idéologie politique, la législation et la pression médiatique instaurent ce que Benoît XVI appelle si justement « la dictature du relativisme ».

Parmi les cibles les plus souvent visées par l’idéologie pluraliste, il y a bien sûr l’Église catholique, qui, elle, défend l’idée qu’il y a, en matière morale et religieuse, non pas plusieurs vérités également valables, mais une seule.  D'après le credo relativiste, qui cherche à inclure tout le monde dans son concordisme à rabais, dire que "la vérité est une" est le plus grand péché qui soit.  C’est le péché qui ne pardonne pas.  Le péché contre l’esprit moderne.  Cet esprit moderne qui a fait éclater l’édifice de la métaphysique à sa naissance, et qui ne peut plus concevoir que l’homme puisse sortir de la prison de sa subjectivité ni accéder à des vérités objectives en matière de foi et de morale.  En réalité, si le pluralisme tend à relativiser la valeur de vérité de toute religion, c'est parce qu’un scepticisme philosophique s’est emparé de l’esprit moderne en matière de métaphysique.  Ce tournant sceptique est parfaitement symbolisé par l’œuvre de Montaigne.  Le libéralisme politique est donc la résultante de ce décrochage philosophique d’avec la question des causes premières, question qui avait jusque là été assumée par la raison humaine, qui lui avait trouvé un réponse : Dieu, cause première qui n’est pas causée.

Décrochage et raccrochage métaphysique

Pour l’esprit libéral, soutenu de part et d'autre par le fidéisme protestant et le criticisme kantien, Dieu n’est plus une réalité accessible à la raison.  La foi est affaire de sentiment, d’opinion et de croyance.  Il n’y a plus moyen alors de discerner si, parmi toutes les opinions religieuses sur Dieu, il pourrait y en avoir une qui soit plus valable que les autres.  La seule solution est  de renvoyer chacun chez soi avec cette épineuse question, en espérant que les hommes l'oublient ou se découragent de jamais y apporter réponse.  À ceux qui ressortent de leur questionnement avec la foi, on demande que cette foi n’interfère pas avec les affaires de la cité.  L’inconvénient réel qui découle de ce rétrécissement du champ de compétence de la raison, à laquelle on dénie toute capacité à parvenir à la vérité en matière de métaphysique, en affecte plusieurs de nos jours.

Nombreux sont ceux qui souffrent en silence et se demandent avec inquiétude pourquoi ils errent sans autre but sur la terre que de se battre âprement pour leur survie précaire.  Ils sont tristes – mais en même temps convaincus – de ne pouvoir trouver de réponse satisfaisante à cette question.   Ils se sont fait dire que la réponse existait peut-être, mais qu'elle était hors de portée de l'esprit humain.  Ils se sont résignés.  D’autres, au contraire,  s’accommodent très bien de ce blanc laissé sur la feuille-réponse.  Ce blanc leur donne une impression de totale liberté et cette absence de limitation les enivre.  Il sont parfaitement heureux du fait qu'il revienne à chacun de remplir le « blanc » à sa convenance et de changer d’opinion sans avoir à fournir d’autre justification que son bon vouloir.

Ainsi se trouve-t-on désormais dans un monde inimaginable pour les Anciens.  Un monde où les gens, sans broncher, se sentent autorisés à dire des choses aussi absurdes que : « Pour moi, Dieu n’existe pas et pour toi il existe.  Et c’est très bien ainsi. »  En réalité, on comprend ce que veulent dire par là nos contemporains.  Ils veulent dire qu’il est merveilleux de pouvoir vivre dans une société où la liberté de conscience et de religion est respectée, où il est possible, au choix, de croire ou de ne pas croire, selon que l'on a vécu telle somme d'expériences, reçu telle sorte d'éducation, adhéré à telle famille d'idées ou à telle autre.  Et c’est vrai que c'est très bien ainsi. Sur ce point, nous sommes d’accord: il est désormais acquis que ni l'Église ni l'État ne peuvent imposer une croyance, forcer une adhésion, contrainte à une pratique.  Amen.

Mais dire que Dieu existe et qu'il n'existe pas en même temps n’a aucun sens au plan intellectuel.  Forcément, une des deux assertions est fausse.  Mais ce qui est inquiétant, c’est que les gens semblent  prêts à vivre dans la contradictoire.  En fait, nos contemporains subissent plus qu’ils n’assument cette contradiction.  Ils l'acceptent par impuissance, parce qu’ils ne voient pas très bien comment se sortir de l’impasse philosophique dans lequel l’Occident s’est fourré, après avoir suivi docilement Descartes (subjectivisme), Locke (relativisme), et finalement Kant (criticisme).  Certains s’accommodent aussi de cette situation par paresse, parce que le confort de la vie bourgeoise ne les encourage pas à en sortir au plus vite.  S’il est un leçon qu’il faudrait retenir de l’histoire de l’Occident moderne et de la société de consommation efficace et prospère, c’est que le confort matériel rend beaucoup plus tolérable l’inconfort intellectuel.

Toutefois, quand d’intellectuel l’inconfort devient existentiel, quand de moral il devient psychique ou physique, il redevient urgent de trouver une réponse aux questions de l’origine du monde, du sens de la vie et du chemin qui mène au bonheur.  C’est alors que l'idée de l'existence de Dieu remonte à la surface de la conscience : « Et si Dieu existait...  Et s’il était possible de le connaître…  Et s’il pouvait entrer dans ma vie… »  C’est ainsi que le moule du libéralisme, malgré le poids des institutions, malgré la force contraignante des habitudes séculaires, malgré le moule idéologique imposé par l'école, malgré le conditionnement oppéré par les médias qui ne semblent en mesure de sortir du cadre étroit de leurs débats de gestionnaires que pour se jeter dans la culture décervelante du divertissement de masse, c’est ainsi, dis-je, que le moule du libéralisme qui formate les esprits et les confine au sécularisme se fissure enfin et qu’il laisse pénétrer dans la conscience de l’homme un rayon de lumière, qui n’est encore qu’une ombre de lumière, c’est-à-dire une interrogation. 

Redécouvrir la métaphysique
Oui, c’est alors qu’une interrogation le saisit, à laquelle les réponses des idéologies actuelles ne peuvent donner satisfaction.  C'est alors qu'une interrogation bouscule les priorités de toujours (travailler, produire, consommer, élire) et pousse l’intelligence à revenir à l’essentiel.  C'est alors que commence la quête des quêtes, celle qui mène à l’origine du monde aussi bien qu’à la fin des temps ; qui invite à contempler le ciel étoilé aussi bien que la loi morale gravée en nous ; qui nous permet de reconnaître un ordre matériel et spirituel qu’aucun homme n’a inventé, mais dont tous les hommes sont les intendants et les héritiers.  Une quête qui, si elle est menée jusqu'au bout, révélera à l’homme né pour comprendre et pour aimer, qu’il n’est pas seul dans cette aventure, qu’il peut compter sur une présence, à la fois intangible et indubitable, dont le secret ne semble lui avoir été caché, un temps, que pour mieux lui être révélé un jour, un jour qui restera marqué dans sa mémoire comme celui de toutes les libérations.

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[1] On peut lire à la page 65 du rapport : « Des témoins affirment que le respect de la vie doit être absolu, c’est-à-dire qu’il doit avoir préséance sur toutes les autres valeurs, comme l’autonomie de la personne. Ainsi, on ne devrait pas permettre à une personne d’en aider une autre à mettre un terme à sa vie, fût-ce pour un motif de compassion. Cette valeur peut également revêtir un aspect religieux. Plusieurs participants s’y sont d’ailleurs référés en utilisant l’expression « caractère sacré de la vie ». Selon cette conception, la vie humaine est un don de Dieu, et lui seul peut décider du moment de la naissance et de la mort, l’être humain ne pouvant en disposer à sa guise. Nous tenons à exprimer notre profond respect envers les croyances religieuses des Québécois. Rappelons cependant que dans un État laïque comme le nôtre, les croyances de certains ne sauraient servir de base à l’élaboration d’une législation applicable à tous »  (c’est moi qui souligne).  Par cette simple phrase, le christianisme est renvoyé aux cuisines.  Du point de vue du laïcisme, le discours religieux est incapable de s’élever au niveau du débat rationnel.  Il relève forcément du domaine du mythe, il est infra-rationnel.  Ce que l’Église catholique enseigne au contraire, c’est que la religion chrétienne assume la rationalité humaine et se situe ainsi à un niveau qu’il serait plus juste d’appeler supra-rationnel.  En effet, la foi ne contredit pas la raison.  Elle l’élève au niveau des vérités révélées.  Pour plus de détail sur cette question, nous renvoyons à l’encyclique de Jean-Paul II intitulée Fides et ratio (1998).