mercredi 30 mai 2012

QUAND LE POLITIQUE NE SUFFIT PAS

Dans une chronique récente - et fort intéressante - écrite pour le 24h,  Mathieu Bock-Côté, sociologue et analyse perspicace de la vie politique québécoise, prenait ses distances avec l’utopisme de la gauche radicale (dont nous avons eu quelques manifestations durant le conflit étudiant) aussi bien qu’avec le pragmatisme plat du libéralisme technocratique, en disant : « Le fantasme des militants qui voudraient réduire la vie à une lutte politique est inquiétant. Mais entre les excès idéologiques du XXe siècle et l'aridité démocratique des dernières années, il y avait un juste milieu, que nous avons aussi renié. »

Déplorant l’affadissement de la vie des démocraties occidentales, il faisant, plus loin dans la même chronique, cet autre constat : « une société qui se désenchante trop finit par être rejetée. » Souscrivant à cette analyse de nature essentiellement politique, j’ai tout de même senti, en la lisant, le besoin d’élargir le débat, afin d’y inclure des considérations d’ordre spirituel.  Il m’apparaît en effet impératif de rappeler que le désenchantement dans lequel l’Occident à vécu ces vingt dernières années n’est pas qu’idéologique, mais aussi et surtout, au plan le plus fondamental, métaphysique. 

Le déclin de ce que Raymond Aron a appelé les « religions séculières » (je crois bien que l’expression vient de lui), pose le problème de l’appropriation à nouveaux frais de la chose politique par les sociétés occidentales - un appropriation nouvelle qui devra se faire sur un mode qui n’est ni celui de l’ivresse, ni celui du ronron gestionnaire, comme le dit si bien Mathieu Bock-Côté. Mais ce retrait (temporaire?) des religions séculières de la scène de l’histoire n'a fait, me semble-t-il, que remettre sous nos yeux le vide existentiel - parfaitement mis en évidence par la littérature d’un Malraux – que les mystiques de l’action politique ont justement tenté de combler tout au long du 20e siècle, en vain.    

En réalité, ce vide ne cesse de miner la condition humaine chaque fois qu’on interdit à l’homme de regarder vers le ciel.  En Occident, il taraude les âmes depuis que la fameuse « mort de Dieu » décrétée par Nietzsche est devenue l’horizon de sens ultime d’une civilisation qui avait pris l’habitude de monter et descendre l’échelle de Jacob plusieurs fois par jour, grâce à l’assiduité des moines et autres dévots priant la liturgie des Heures.  D’un désenchantement à l’autre, nous revenons à la question des questions : celle du sens de la vie.  Et si, comme le dit encore Mathieu Bock-Côté - en cela je suis aussi d’accord avec lui - « notre société aura besoin, plus que jamais, de se réconcilier avec la politique », je crois tout aussi profondément que la politique, elle, devra se réconcilier avec la religion (chrétienne), sous peine de refaire les mêmes erreurs. 

La première erreur (illustrée historiquement par la tragédie marxiste-léniniste) est de charger l’organisation politique de la cité d’une mission qui n’est pas la sienne : offrir aux hommes un accès à l’absolu.  L’autre erreur (c’est l’option privilégiée par l’Occident technocratique) est de s’enfoncer toujours davantage dans « l’institutionnalisation de l’oubli de Dieu » (l’expression est d’Henri de Lubac), en congédiant comme suspecte toute aspiration à spiritualiser la vie sociale.  Entre la griserie des fausses mystiques politiques ou la grisaille des fausses modesties rationalistes, bureaucratiques et technicistes, le monde oscille.  Pourtant, il y a un autre choix, parce que, comme l’écrivait André Frossard en 1976, « il y a un autre monde ». 

Cet autre monde commence là où le prométhéisme savant ou vulgaire finit.  Il commence avec l’humilité reconnue de notre condition (« ce qui m’étonne le plus, écrivait Pascal, est de voir que le monde n’est pas étonné de sa faiblesse »). En même temps, de façon tout aussi essentielle, il commence avec la reconnaissance de l’indicible grandeur de notre vocation.  D’une vocation qui va bien au-delà des problèmes d’organisation politique, même si elle les assume tous et qu'elle leur permet, grâce aux perspectives qu’elle ouvre, de trouver un équilibre vrai, qui respect la complexité des aspirations humaines. En effet, à la lumière de la vocation chrétienne, qui consiste à connaître, à aimer et à servir Dieu et son prochain, il devient possible de voir en l’homme tout à la fois un humble artisan de paix, et un véhément porteur d’idéal ; une créature terreuse, fragile et faillible, en même temps qu’un être de feu, aimanté par Dieu, incendié par la grâce. 

Contribution récente à la théologie politique
En prenant appui sur la réflexion théologico-politique de notre tradition chrétienne, nous pouvons ainsi voir l’homme tel qu’il est : citoyen de la cité terrestre et citoyen de la cité céleste.  Pour être distinctes, ces deux cités n’en sont pas moins en communication l’une avec l’autre depuis que le Christ a rouvert les portes du Ciel à l’Ascension et que l’Esprit Saint est descendu dans le cœur des hommes à la Pentecôte.  Habité par l’Absolu, promis à la vie éternelle, l’homme a toutefois pour tâche, durant sa vie terrestre, d’être l’intendant du relatif, c’est-à-dire du monde qui passe.  Ayant été sauvé par le sacrifice rédempteur du Christ et régénéré par le don de l’Esprit, il est désormais capable de féconder l’Histoire par son action et par sa prière, au moyen de ses vertus naturelles et de la grâce de Dieu, en vue d’un bien authentique.   

Dernière remarque, pour éviter qu’on assimile un peu trop vite à une position théocratique la doctrine sociale de l’Église, doctrine qui appelle tous les chrétiens et tous les hommes de bonne volonté à informer la vie de la cité en suivant les prescriptions morales et spirituelles de l’Évangile.  Dans la perspective catholique, l’imprégnation de la cité terrestre par l’Esprit de charité infusé par Dieu dans le cœur des hommes doit se faire dans le plus grand respect de l’autonomie du politique, sans que le pouvoir religieux n’empiète sur le domaine propre de l’État.  Réciproquement, la sphère du religieux n’a pas à être inféodée au politique.  Sont ainsi évités les deux écueils de la théocratie et de la divinisation du pouvoir civil.  L’histoire universelle a vu les deux cas de figures, mais le discours catholique, bonifié au cours des âges, et de mieux en mieux compris, a su généralement respecter et faire respecter l’exhortation donnée au départ par le Christ : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Lc 20, 25).