mardi 19 juin 2012

AUTOUR DE CARNETS D'AMÉRIQUE, DE CHRISTIAN RIOUX

Quelqu'un a probablement déjà écrit - mais qui, où et quand, je l'ignore - qu'un livre est une formidable machine à remonter dans le temps.  Or, avec les bouleversements et développements de toutes sortes qui accélèrent actuellement la marche des affaires humaines, nul n'est besoin de remonter très loin pour s'apercevoir que l'histoire, qui semblait marquer le pas dans les années '90, se dirige de nouveau précipitamment vers un avenir à la fois prévisible et préoccupant.  Prévisible parce que l'Asie monte en puissance.  Préoccupant parce que, sans descendre en vrille, l'Occident stagne piteusement.     

Aujourd'hui, je commence la lecture de Carnets d'Amérique, un recueil qui rassemble les articles écrits par le journaliste Christian Rioux à l'occasion d'un long séjour passé aux État-Unis pour le compte du Devoir.  La publication initiale des articles dans ce quotidien s'est étalée pour l'essentiel d'août à novembre 2004, même si le recueil contient aussi des textes de 2005.  Le livre est paru quant à lui en octobre 2005.  Je connais déjà un peu Christian Rioux pour avoir lu dans Le Devoir un certain nombre de ses chroniques, qui paraissent généralement le vendredi.  Je dois admettre que j'apprécie son jugement, qui la plupart du temps aide à prendre un peu de hauteur, autrement dit à sortir de nos ornières provinciales.     

Cela dit, j'ignorais jusqu'à l'existence de Carnets d'Amérique avant d'aller fouiller les étales de bouquins d'un bazar improvisé, érigé dimanche dernier à proximité de l'église Sainte-Famille, mon église paroissiale.  La messe était dite, il faisait beau comme à Rio, les livres étaient bradés, et je suis un acheteur de livres impénitent.  J'ai donc jeté mon dévolu sur un René Girard, quelques Jean Vanier, et une petite pile de Prier la Parole, d'Enzo Bianchi.  Puis, j'ai mis la main sur Rioux, afin qu'il tienne compagnie à Régine Pernoud, Didier Decoin et Louis Pauwels, dont j'ai retenu les services pour la somme dérisoire de... 17$.  

Si les articles qui composent Carnets d'Amérique n'avaient pas été rassemblés pour en faire un livre, je ne les aurais probablement jamais lus.  La décision de les édités sous forme de livre, au Boréal, dans la collections Papiers collés, est un choix qui leur assure une certaine pérennité. Mais en même temps, paradoxalement, c'est un choix que les expose plus crûment au passage du temps.  En effet, s'ils étaient restés à l'état d'articles épars, perdus dans les archives numériques, l'oubli les aurait dévorés, puis conservés dans ses entrailles. L'oubli, qui est une des seules formes d'éternité que le monde moderne connaisse encore.  Un autre de ses visages est bien sûr la mort, mais d'elle, on parle le moins possible, pour éviter les conversions.         

Août 2004, c'est proche et c'est loin à la fois.  C'est moins d'un an et demi après le début de la Guerre d'Irak, déclenchée le 20 mars 2003.  À cette époque-là, j'étais au Mexique, et je me débattais avec mes problèmes sentimentaux et les images d'une America  vue par en-dessous et d'un Québec vu d'ailleurs.  Je me rappelle que nous regardions l'histoire s'écrire à la télévision, le soir, à l'heure où les cucarachas frénétiques s'envolent soudain et se frappent contre les murs, pour retomber comme des douilles vides sur le sol avant de reprendre leurs déambulations zigzagantes dans les rues sales del Sur, à la recherche de restants de table à grignoter, à l'ombre d'un sac d'ordures.  J'ai toujours éprouvé une profonde répugnance pour cette famille de parasites, qui infestait la maison où j'habitais, mais à choisir entre le fléau des cucarachas et celui des Apaches, il est clair que ma préférence va aux premières, car ces bestioles ne sont jamais des douilles que par métaphore.     

Malgré mon peu de goût pour la guerre, qui a perdu du lustre depuis Hiroshima, je dois admettre qu'en Irak tout a été fait proprement, par d'incontestables experts : l'invasion, le déferlement des chars, la chute du régime, la traque du dictateur, le nœud coulant, le pompage du pétrole et la livraison à domicilie.  De tout ce flot d'événements, de reportages, de breaking news, nous gardons plus qu'aucune autre en mémoire cette fameuse séquence de la statue de Saddam Hussein jetée en bas de son socle.  Ce qui révèle notre inclination pour les moments à forte connotation symbolique, où les sinuosités du réel s'effacent, le temps d'un cliché.  Cette scène nous a donné un instant l'illusion - nous voulions tous y croire - que l'essentiel était de gagner la guerre, et que la paix s'imposerait ensuite d'elle-même.  La suite des choses nous a prouvé le contraire.  La paix est arrivée, et avec elle l'occupation militaire, les attentats-suicides, les luttes inter-confessionnelles, le fanatisme religieux et la persécutions des chrétiens.      

Les journalistes, embedded ou pas, ne nous montraient pas grand-chose de cette spirale de violence dans laquelle s'enfonçait la Mésopotamie.  Quelques colonnes de fumées, quelques voitures éventrées par des bombes, quelques mètres carrés de sable maculés du sang.  Seules les révélations sur Abou Ghraib et Guantanamo nous ont fait voir les jupons d'un guerre qui a pris l'habitude, depuis le Viet-Nam - sa dernière folie -, de ne jamais sortir en public sans être tirée à quatre épingles.  Bref, c'était la guerre vue depuis les rivages télévisuels de la vie.  Une guerre dans le tourbillon de laquelle nous sommes passés, volens nolens, et dont nous sommes sortis sans un égratignure - pour la plupart.  Terminée officiellement depuis le 18 décembre 2011 (ça fait six mois et un jour aujourd'hui), elle fait désormais partie de l'histoire.  Elle n'en provoque pas moins de profonds remous, la nuit, j'en suis sûr, dans l'âme de ceux qui l'ont faite, de ceux qu'elle a défaits, de ceux qui s'efforcent maintenant de réunir leurs souvenirs hallucinés - pour témoigner.

Mais pour les millions d'Américains restés au bercail, 2004 c'est surtout l'époque de l'innocence à jamais perdue, du retour au réalisme et à la géopolitique 101, après la liquidation du rêve de la pacification facile du monde par la démocratie et le marché sous la houlette des U.S.A.  Médusés, les Américains découvraient que les forces de l'histoire pouvaient rouler des rivières de sang jusque sur les pelouses bien tondues de leurs bungalows.  Ils ne se doutaient pas encore, pauvres eux, que lesdits bungalows étaitent dangereusement hypothéqué et qu'une autre tuile était près de leur tomber sur la tête.  La crise financière de 2008 n'était pas loin, mais en 2004 nous n'y étions pas encore.  Tandis qu'aujourd'hui nous y sommes toujours, nous peinons à en sortir ; et peut-être que, d'une certaine manière, nous n'en sortirons jamais vraiment, étant donné que le monde bascule vers l'Asie et que les lourdeurs de nos économies nous apparaissent de moins en moins comme un passage à vide, et de plus en plus comme les symptômes d'un imparable vieillissement.  Nous ne déclinerons que relativement par rapport à une Asie dont la puissance est loin encore d'être consolidée, mais nous déclinerons certainement.

Je le dis en aparté : il faudra bientôt écrire dans les manuels (je ne crois pas que cela soit déjà fait) que s'ouvre actuellement un nouveau chapitre de l'histoire humaine, après cinq siècles de domination occidentale sur le monde.  Je sens le besoin de le dire, car je n'entends pas souvent les commentateurs de l'actualité le confesser.  Pourtant, toutes les élites occidentales savent que c'est ce qui est en train de se produire.  Tous les peuples occidentaux sentent que c'est inéluctable, puisque les Chinois peuvent tout construire désormais - y compris des stations spatiales.  Mais personne ne le dit au bulletin de 18h (sauf peut-être François Brousseau).  Comme si on était incapable de délaisser un instant le fait divers et l'anecdote pour regarder ensemble le portrait global de l'évolution du monde.  L'essor de l'Asie est pourtant la seule vraie nouvelle, après celle de la Résurrection de Jésus-Christ.  Du moins celle à partir de laquelle tout le reste exige d'être pensé.  J'attends donc avec impatience le jour où l'on ajoutera un nouveau chapitre aux manuels d'histoire.  L'impulsion viendra certainement de Harvard ou d'Oxford. J'imagine déjà le titre du nouveau chapitre qu'un brillant historien du Massachusetts ou de l'Oxfordshire ajoutera à son Handbook of World's History : The decline of the Western world and the rise of the Estern powers

 Mais revenons à nos méditations autour de Carnets d'Amérique.  2004, c'est l'époque, enfin, où, exacerbé par la décision du Président Bush d'envahir l'Irak, un antiaméricanisme virulent inonde les ondes, les écrans et aussi les pages de la toile.  Une toile qui, pour la première fois de l'histoire, nous permet de suivre la guerre sur le web 2.0, c'est-à-dire d'y participer activement par la propagande artisanale confectionnée dans les blogs. Christian Rioux, qui a nettement marqué ses distances par rapport au discours de haine dirigé contre les Américains, nous dit qu'il a perdu des amis pour s'être inscrit en faux contre l'idée, indiscutée dans les milieux contestataires de gauche, que les État-Unis représente la pire menace contre la paix dans le monde.  J'espère pour lui que les liens avec ses amis de longue date ont été renoués depuis.  Ce serait un dommage collatéral (expression militaire définitivement passée dans l'usage courant) en moins. Mais quoi qu'il en soit, Carnets d'Amérique - ouvrage au demeurant sans complaisance à l'égard des dérives du modèle américain - s'offre à nous comme un outil pour penser les États-Unis - ce monstre de complexité - autrement qu'avec les catégories manichéennes de l'antiaméricanisme primaire.

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