samedi 23 juin 2012

L'ANGE DE LA CONSOLATION

Métro Sherbrooke en direction de Berri, vendredi soir.  La rame de métro vient d'arrêter au quai.  Aussitôt, les portes s'ouvrent dans le bruit habituel.  La foule des jouvencelles et des jeunes gens qui vont veiller bondi hors des wagons et se hâte d'enfiler l'escalier.  Un instant passe, puis un vieillard infirme sort d'un des wagons.  Lui progresse très lentement.  Il soulève à peine ses pieds pour marcher.  Ses semelles frottent sur le sol.  Son infirmité saute aux yeux : son dos n'est pas courbé, il est comme cassé au niveau des lombaires.  De profil, son corps fait un angle de près de quatre-vingt-dix degrés qui l'oblige à relever la tête périodiquement pour voir où il va.  À chaque fois qu'il redresse la tête, son visage apparaît comme un aveu.  Des rides le traversent en tous sens et la ligne brisée de sa bouche reste immobile, comme une grimace figée.  Une crêpe de cheveux jaunes et sales lui couvre le crâne et lui colle au front, laissant deviner que cet infirme est aussi un pauvre, d'une pauvreté qui n'est pas que matérielle. 

Le petit vieux traîne ses savates sur le plancher.  Cheu-cheu-cheu-cheu...  Son profil en équerre se détache maintenant de la mural encrassée ornant la parois derrière lui : une des innombrables œuvres d'art publiques ensevelies sous la poussière de l'indifférence et du quotidien.  Faite au départ pour égayer l'environnement bétonné du métro, elle s'est laissée vaincre par lui, par la laideur ordinaire de cet univers troglodytique.  Personne ne fait attention à ses appels en descendant les escaliers à l'épouvante.  Personne n'examine ses formes incongrues.  Personne ne lui demande des raisons d'exister.  Elle est là, pourtant, sous les tubes fluorescents qui dégueulent une lumière crue.  Une lumière qui, du plafond jusqu'au plancher, dégouline sur la mural et l'enduit d'une couche grisâtre qui empêche les véritables couleurs de toucher l'œil.  Soudain, le timbre du métro se fait entendre, mais le ronron du train maintient les plus fatigués assoupis.  Les portes des wagons se referment dans le vacarme inaudible des bruits que l'on n'entend plus.  Moi je reste à l'intérieur.  Je descends à la station suivante.        

Tandis que le train se met en branle, les papillons nocturnes descendus à la station disparaissent en haut des marches, dans un remous de robes légères et un friselis des tissus chamarrés.  si bien qu'une fois ce nuage de gaieté frivole et de désir anxieux passé, ne reste, dans son sillage, que le petit vieux qui tarde... et derrière lui une jeune femme, qui avance dans la même direction, d'un pas alerte, pour gagner la sortie, comme lui.  C'est une femme svelte, de taille moyenne, dont les membres se déploient gracieusement en caressant l'air.  De l'angle où je suis, je ne parviens pas à voir les traits de son visage.  Ses beaux cheveux fins, noir de jais, tombent de chaque côté et le dérobent à mon regard.  Cependant je remarque que la pointe de sa chevelure lisse et souple balaie comme un pinceau fin l'espace entre ses omoplates.  Sa robe de rayonne noire, bien ajustée, laisse ses épaules dégagées et met en évidence sa silhouette longiligne et ses jambes d'une blancheur farineuse.  Elle va droit devant, avec ses escarpins noirs et luisants comme de l'obsidienne.  À l'évidence, elle se rend elle aussi à une soirée mondaine.    
 
Ange, de Giotto
La pièce de vêtement la plus raffinée de sa tenue est une camisole de tulle qui flotte autour d'elle et qui recouvre sa robe noire d'une pellicule de gaze, depuis le torse jusqu'aux cuisses.  En effet, par sa légèreté évanescente, par sa transparence moirée, le tulle lui enlève toute sa matérialité, la rend presque irréel, lui donne l'air de venir d'un autre monde. On dirait un ange, de passage sur terre et qui aurait oublié un instant de se rendre invisible.


Cet ange avance donc vers le vieillard.  Il est en passe de le doubler, et moi, depuis le wagon où je suis et qui reprend sa course, je regarde la scène, frappé par le contraste qui surgit tout à coup sous mes yeux de par la conjonction de ces deux êtres : l'un tout à fait aérien, qui se maintient comme en apesanteur, l'autre courbé vers la terre, et qui ne parvient même pas à soulever ses pieds du sol.

Le quai est maintenant désert.  La fraîcheur habituelle du souterrain est oblitérée par la chaleur de la canicule qui a coulé à l'intérieur, durant le jour, et qui, épaisse comme l'huile,  vient peser de toute sa lourdeur sur les épaules du vieux.  La jeune femme, elle, n'est pas arrêtée par cette atmosphère saturée et moite, où se mêle la puanteur habituelle des tunnels humides du métro et les arômes sucrés de l'été naissant.  Elle dépasse le vieillard.  Elle le frôle avec la vapeur de sa robe et dans un même mouvement tourne très discrètement la tête vers lui, pour voir son allure.

Elle vient de remarquer la misère du vieil homme.

Puis elle ralenti le pas et, presque aussitôt, après un bref instant d'hésitation qui la fait flotter dans l'air comme une méduse en suspension dans l'eau, elle s'arrête, se tourne vers le vieil infirme, s'incline vers lui, à la manière des anges, pour lui adresser quelques mots, inaudibles pour moi.  Elle les lui susurrées, pour ne pas le faire sursauter en faisant intrusion dans le silence de sa vie, j'en suis sûr.  Je suis sûr que la jeune femme a offert au vieil homme son aide.  Elle lui a offert de lui tenir le bras, pour monter les marches.  

L'entrée du train dans le tunnel ne m'a pas permis de voir ce qui s'est passé ensuite.  Je ne connais donc pas la fin de l'histoire que je vous raconte, mais en voyant ce geste de bonté qui est venu suspendre un moment le manège du vendredi soir ; en voyant ce geste  posé dans un endroit où il est si facile de passer son chemin ; en voyant ce geste, j'ai été ému.  Et j'ai pensé à la phrase de Louis-Ferdinand Céline, que j'ai lu un jour dans Mort à crédit.  Céline, qui n'était pas particulièrement convaincu de la bonté des hommes (c'est le moins qu'on puisse dire), aurait sans doute dû admettre une autre fois, un fois de plus, en voyant cette angélique créature interrompre son vol pour l'amour du prochain,  que "la hideur du genre humain n'est pas absolument totale."  Dans la frénésie du monde, dans sa fantaisie furieuse, il reste encore de la place pour la compassion, qui est un des visages de l'âme humaine.  En se penchant sur ce misérable, la jaune femme nous a montré quelque chose de notre humanité.     

Bénie soit-elle.                 

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