jeudi 21 juin 2012

LES TROIS VOIES DE L'ATHÉISME CONTEMPORAIN (PREMIÈRE PARTIE)

"Athéisme : marque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain degré seulement."
 - Blaise Pascal

Tout homme qui vient dans le monde est confronté aux défis de l’histoire et de sa propre existence.  Pour les relever, il doit faire, quelque part au courant de sa jeunesse, des choix décisifs : amour, amitiés, professions, etc.

Parmi tous ces choix, il y a aussi le choix d'une vision du monde, d'une philosophie de l'existence.  Certes, cette philosophie peut être plus ou moins bien enracinée dans son cœur, plus ou moins bien articulée intellectuellement, plus ou moins bien incarnée dans sa vie, mais elle le mérite de s’accorder avec la réalité de la condition humaine telle qu’il se la représente ; elle donne à son existence une direction (à tout le moins un terme) ; et elle détermine plus ou moins rigoureusement son attitude et ses comportements.

De telle sorte que cette conception du monde et de la vie lui permet de vivre, au fil des jours et des épreuves, en menant malgré tout sa quête, au petit bonheur.  Pour un écrivain comme André Malraux, cette sagesse existentielle est contenue dans les grandes œuvres du patrimoine artistique mondiale.  Il écrit que : « l’héritage cultuel n’est pas l’ensemble des œuvres que les hommes doivent respecter, mais de celles qui peuvent les aider à vivre. »  Agnostique, Malraux ne pouvait s'appuyer sur Dieu pour "s'aider à vivre".  Malraux voyait donc dans l'art le seul moyen de tenir tête à la fatalité de la mort.  Pour exprimer cette idée, il disait que l'art est un anti-destin.  Cet "esthétisme rédempteur" est une des variantes de l'humanisme athée.            

Pour L’homme qui vit en présence de Dieu et qui doit, lui aussi, assumer toutes les vicissitudes de l’existence, l'anti-destin par excellence est Jésus-Christ.  Et il s’agit moins alors de choisir une philosophie de vie – bien que la question du choix se pose aussi, mais dans un tout autre sens –  que d’assumer pleinement les conséquences de sa rencontre avec Jésus-Christ, Fils de Dieu, après que ce dernier a décidé de se révéler personnellement à lui pour l’inviter à vivre comme enfant de Dieu dont la vocation de participer à la vie divine dès ici-bas et dans l’éternité bienheureuse.

Grâce au rachat obtenu par le sacrifice du Christ en croix, et consacré par le don de l’Esprit Saint au jour de la Pentecôte, l’homme a de nouveau accès au Père.  La rencontre qu’il fait avec le Dieu-Amour le place, le jour où cette rencontre se produit, dans une situation déterminante : il doit répondre à l’invitation de l’Éternel à engager sa liberté dans une alliance avec Lui.  S'offrent à lui deux choix: soit qu’il choisisse de maintenir vivant et d’approfondir toujours plus sa relation avec le Créateur en assumant sa vocation de fils adoptif de Dieu ; soit qu’il se détourne de cette amour exigeant qui a la délicatesse de se réserver de et refluer dans l’infini quand l’homme n’est pas près à l’aimer en retour.        

Ainsi, dans la perspective du croyant, et nommément du chrétien, la vie est une aventure spirituelle qui s’inscrit dans le trajectoire du plan voulu de toute éternité par Dieu.  Un plan accepté par le croyant, qui reconnaît, à l'aide de la raison et de la grâce, que telle est la réalité profonde de la condition humaine et de l'appel que Dieu lance aux hommes.  L’énigme de la vie se résout ainsi dans la rencontre et la relation aimante avec un Dieu qui appelle les hommes à l’existence « dans un acte de pure bonté » [2], par amour, de façon totalement gratuitement, afin qu’ils vivent avec Lui dans l'amitié. 

Et l’issue finale de cette aventure est connue : la béatitude éternelle vécue dans la communion trinitaire, en compagnie des bénis du Père.  Pour y parvenir, néanmoins, l’homme doit, durant son existence terrestre, conformer son être à celui du Dieu-Amour.  À ce titre, il doit vivre dans la justice et la vérité, tout le long de ses jours.  Du point de vue du croyant, donc, les choses sont assez simples.  Une fois reconnue la signification profonde de l’existence, « il ne reste plus, pour ainsi dire, qu'à la vivre (ce qui n'est pas toujours une sinécure) en suivant l’exemple de la Sagesse incarnée : Jésus-Christ. 

Pour les incroyants, l’éventail des attitudes à adopter pour faire face à la vie est plus large, les philosophies qui peuvent servir d’horizons de sens, plus nombreuses.  Mais il est possible, sans trop forcer les choses, de réduire cet ensemble presque infini de « postures existentielles » à trois conceptions de la vie, certes très générales, mais aussi très représentatives des grands courants qui travers la culture occidentale depuis qu’elle vit en régime de modernité.  Le premier de ces trois courants est le nihilisme.  Le second, l'hédonisme.  Le troisième, l'humanisme athée.  Nous nous concentrerons ici sur le premier des trois, réservant les deux autres pour de futurs articles. 

Les nihilistes sont ceux qui tiennent pour vérités définitives l'absurdité de la condition humaine, la totale inanité de toute chose, et l'impossibilité radicale dans laquelle se trouve l'homme d'esquisser le moins mouvement qui pourrait lui permettre de s'évader de la fosse commune où il naît, vit et crève.  Cioran est un de leurs meilleurs représentants, qui parle volontiers « de la tentation d’exister » et « de l’inconvénient d’être né ».

Louis-Ferdinand Céline, un peu avant que Cioran ne soit connu, avait déjà donné au nihilisme une de ces plus puissantes expressions, en écrivant ce terrible chef-d’œuvre qu’est Voyage au bout de la nuit.  Et c'est probablement là, dans la littérature, qu'on trouve illustrée cette vérité fondamentale, à savoir qu'à la racine du nihilisme philosophique, il y a un désespoir profond, incurable, mortel.  Pour pour le donner à sentir,  pour en faire goûter toute l'amertume, il n’y a rien comme cette citation tirée du Voyage :
Louis-Ferdinand Céline
« …on a beau se donner du mal, on glisse, on dérape, on retombe dans l’alcool qui conserve les vivants et les morts, on n’arrive à rien.  C’est bien prouvé.  Et depuis tant de siècles qu’on peut regarder nos animaux naître, peiner et crever devant nous sans qu’il leur soit arrivé à eux non plus jamais rien d’extraordinaire que de reprendre sans cesse la même insipide faillite où tant d’autres animaux l’avaient laissée.  Nous aurions dû pourtant comprendre ce qui se passait.  Des vagues incessantes d’êtres inutiles viennent du fond des âges mourir tout le temps devant nous, et cependant on reste là, à espérer des choses…  Même pas bon à penser la mort qu’on est. »  (Voyage au bout de la nuit, Gallimard, coll. Folio, 1994, p. 332)  

Pour le narrateur du Voyage, le désespoir se nourrit de l’absurdité du cycle sans but et sans fin de la vie animale, dont l’humanité reste prisonnière, malgré tout ce qu'elle peut dire, faire, penser ou croire.  Aucun vitalisme, donc, chez Céline.  L’ardeur passagère de l’être vivant ne le trompe pas sur l’essentiel, à savoir que l’homme n’est qu’un « enclos de tripes tièdes et mal pourries » (référence perdue), donc un vivant à peine vivant.  Un vivant qui ne sort de la glaise froide, gluante et poisseuse que pour une chose : y retourner.  Aucun spiritualisme non plus.  L'homme est un corps qui saigne, qui suinte et qui pleure.  Sans plus.  Le médecin Céline ne reviendra pas sur cette évidence.  

Il se dégage du livre de Céline un sentiment de tristesse désabusée, de désolation cruelle, de résignation sans nom.  Le désespoir est chez lui quelque chose qui ronge l’homme de l’intérieur, lentement, comme un cancer.  Il ne sert à rien de résister à cette ombre qui grandit, qui gagne toujours du terrain, jusqu'à envelopper le cœur, jusqu'à miner l’esprit, jusqu’à ce que le pourrissement de toute chair efface de la surface de la terre une millionième cadavre boursoufflé par les miasmes et dégonflé par les vers.
 
Pour rivaliser avec le désespoir qui sourde des pages du Voyage au bout de la nuit, il n’y a peut-être que celui qui jaillit comme un cri de la première page d’Une saison en enfer, de Rimbaud.  Le narrateur qui tente d'exorciser son désespoir, dans un inquiétant déchaînement de haine et de jubilation mélangées, se livre à une étreinte morbide et sensuelle avec le malheur et la souffrance.  Malheur et souffrance qui sont paradoxalement honnis et désirés tout à la fois.  Voici le début du livre :
Arthur Rimbaud
« Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. 
Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère.
–Et je l’ai injuriée. 
– Je me suis armé contre la justice. 
Je me suis enfui.  Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié!
Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine.  Sur toute joie pour l’étrangler, j’ai fait le bon de la bête féroce. 
J’ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils.  J’ai appelé les fléaux, pour m’étouffer avec le sable, le sang.  Le malheur a été mon dieu.  Je me suis allongé dans la boue.  Je me suis séché à l’air du crime.  Et j’ai joué de bons tours à la folie. »  (Une saison en enfer, Laffont, coll. Bouquins, 1992, p. 141) 
         
Je risque ce jugement: l’enfer de Rimbaud, c’est embrasser son propre désespoir, désirer sa propre destruction, attendre avec empressement son anéantissement, comme pour avoir prise sur le mal, au lieu de simplement se laisser ronger par lui.  Il y a quelques chose de profondément dérangeant et de profondément dérangé aussi dans cette union mystique avec le dieu Malheur.  Ce n’est par pour rien que le narrateur affirme avoir « jouer de bons tours à la folie. »   Y a-t-il quelque chose de plus malsain, de plus insane que de désirer l’abîme pour lui-même, comme pour se venger de la « passion dévorant » qu’il a pour nous? On sent que chez Rimbaud le mal auquel on s'abandonne n'est pas qu'une fatalité cosmique qui règle froidement le destin des êtres.  C'est un mal de nature spirituel, qui perverti la volonté humaine et lui fait désirer son irrémédiable déchéance.   
 
Tel est aussi le cas du mal qui corrode l'âme du militant nihiliste.  Le désespoir qui prend racine dans les âmes faites pour l’action, dans les âmes qui décident de consacrer le néant de toute les institutions humaine en érigeant l’attentat en sacrement de la rédemption trouve son illustration dans le personnage de Tchen, inventé par André Malraux pour La condition humaine.  Tchen voit dans l'attentat-suicide (une réalité qui nous est de plus en plus familière) une forme « d’extase vers le bas. »  Se faire sauter avec sa victime un dernière manière de donner sens au non-sens de la souffrance humaine, en s'égalant d'une certaine façon au destin, en se haussant au niveau même de la fatalité.  Tchen, comme les nihilistes russes de la fin du 19e siècle (qui, eux, ont vraiment existés) choisit de canaliser sa haine du monde contre les maîtres du monde, et confesse ainsi une sorte d’idéalisme apocalyptique :
André Malraux
« La plus vieille légende chinoise s’imposa à lui : les hommes sont la vermine de la terre.  Il fallait que le terrorisme devînt une mystique. […]  Il ne s’agissait pas de maintenir dans leur classe, pour la délivrer, les meilleurs des hommes écrasés, mais de donner un sens à leur écrasement même : que chacun s’instituât responsable et juge de la vie d’un maître.  Donner un sens immédiat à l’individu sans espoir et multiplier les attentats, non par une organisation, mais par une idée : faire renaître des martyrs.  Peï, écrivant, serait écouté parce que lui, Tchen, allait mourir : il savait de quel poids pèse sur toute pensée le sang versé pour elle. » (La condition humaine, Gallimard, coll. Folio, 1999, p 239)

La littérature nous offrirait encore bien d’autres expressions de ce désespoir qui ronge l’homme depuis que le soleil s’est définitivement coucher sur la civilisation de l’Occident chrétien.  Sans aller plus loin, retenons ceci de notre petite tournée littéraire : à la source du nihilisme, il y a le désespoir de l'homme qui se trouve face à la mort. Et nous l'avons vu, le désespoir peut empoisonner l'homme de diverses façons.  En gangrenant lentement l’âme livrée passivement à la fatalité, comme chez Céline ; en étant assumé en tant que passion autodestructrice, comme chez Rimbaud ; en se transmutant en folie terroriste, comme chez Malraux.  Dans les trois cas, le désespoir vient d’une compréhension de la condition humaine comme lieu de désolation et de mort.

L'origine de ce desespoir métaphysique n'a pas à être cherchée bien loin.  Tout ces écrivains ont vécu à une époque de l'histoire européenne où l'on considérait la déchristianisation comme un fait acquis.  Pour le dire en peu de mots, ces hommes ont écrit pour des générations qui pensaient se situer dans un après du christianisme.  Le progrès scientifique, le marxisme ou la renommée éternelle de l'artiste servaient d'espérance aux gens épris d'idéal.  Pour les autres, qui savaient qu'après le christianisme il n’y a plus rien a espérer de la vie, restait le face à face terrible avec la vanité du monde, restait le désespoir.  "Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même."  C'est du Pascal, mais ç'aurait pu être aussi du Rimbaud, du Céline, du Malraux.

Ces trois là savaient que sans Dieu, sans Jésus-Christ, sans la foi, la vie n’est qu’une parenthèse entre deux néants, deux néants à peine séparés l’un de l’autre par trois vagissements, deux soupirs et un râle.  Si bien que  sorte que, du point de vue nihiliste, le lieu du désespoir total, c’est bel et bien notre monde.  C’est la condition humaine.  Et, dans cette perspective, la mort est tout autant une délivrance qu'un châtiment.  Dans la vision chrétienne de la vie, la mort aussi est délivrance (délivrance des souffrances physiques et spirituelles de la condition d'homme pécheur), mais elle peut aussi déboucher sur le pire cloaque de désespérance qui soit : l’Enfer.  L’Enfer à la porte duquel, nous dit Dante, sont écrits ces mots : « Vous qui entrez, laissez toute espérance. » 
  
La deuxième voie de l’athéisme contemporain est le l’hédonisme.  Nous en reparlerons prochainement.  Avec Francis Scott Fitzgerald, Philippe Muray et Blaise Pascal.

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[1] Malraux, André, La politique, la culture, Gallimard, coll. Folio, 1999, p. 133.

[2] Compendium du Catéchisme de l'Église catholique, Édition de la CECC, 2005, p.15.

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